Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Le blasphème affole aujourd'hui le monde des arts

Certains retards peuvent donner du recul. Fruit des conversations d'Ariel Kyrou, un journaliste français, et de Mounir Fatmi (je ne devrais en principe pas mettre de majuscules à son nom), créateur marocain en exil, «Ceci n'est pas un blasphème» aurait dû paraître en automne 2014. Il n'en a rien été, pour toutes sortes de raisons. Les deux interlocuteurs ont donc repris à zéro leurs discussions après le 7 janvier, date de l'attentat contre «Charlie-Hebdo». Elle se sont cristallisées alors que «les applications des lois contre le blasphème religieux se multipliaient d'un bout à l'autre du monde musulman.» 

Musulman uniquement? Non. Religieux? Pas forcément. Pensez aux féministes et aux écologistes. Depuis des années, les libertés humaines se rétrécissent un peu partout. Il s'agit moins d'appliquer des sanctions que de censurer. Les interdictions pleuvent, sans se déclarer comme telles, frappant souvent dans le domaine littéraire ou artistique. Il s'agit de ne plus «heurter les sensibilités.» De quoi permettre aux lobbys d'exercer des pressions. Les duettistes citent de nombreux cas mettant en cause le monde chrétien et juif, qui s'extrémisent aussi. Il suffit de rappeler, comme le font Kyrou et Fatmi, la photo «Christ Piss» d'Andres Serrano, la sculpture «choquante» de Paul McCarthy, vandalisée sur la place Vendôme, ou l'opéra de John Adams, «La mort de Klinghofer». Ce dernier a subi les foudre de la communauté israélite à New York.

La grande peur du monde culturel 

Dans leur gros livre de dialogues, d'une lecture plutôt facile, les deux hommes se voient bien sûr amenés à évoquer prioritairement les problèmes que Fatmi a connu. Né à Tanger en 1970, ce dernier se voit souvent prié de s'édulcorer ou de décamper. Il gêne. Il fait surtout peur, depuis son installation projetant des versets du Coran dur les trottoirs toulousains en 2012. En février 2015, sa vidéo «Sleep al naïm», montrant Salman Rusdie en train de dormir, se voyait ainsi rejetée de la Villa Tamaris de La Seyne-sur-Mer, qui l'avait pourtant sélectionnée fin 2014. «Vous nous jetez au milieu d'une polémique», disait la commissaire Evelyne Artaud. «Je ne veux pas me retrouver dans un faux débat», clamait le directeur Robert Bonacorsi. 

La polémique ne survient cependant pas toute seule, comme l'expliquent Kyrou et Fatmi. Elle monte, un peu comme une mayonnaise finissant par prendre. Vecteur libertaire, le Net peut également appeler au crime. Idem pour la presse, avide de juteux affrontements. «Le film sur Rusdie était visible au même moment dans le cadre d'une exposition qui m'était dédiée par le Mamco de Genève», rappelle le Marocain. Or on ne pas dire que sa projection, accompagnée d’œuvres plastiques dont l'écriture arabe devenait il est vrai décorative pour le public suisse, ait fait scandale. L'exposition a gentiment passé inaperçue... Il faut donc un contexte favorable à une flambée de violence. Notez qu'en 1994, Genève a bien interdit à La Comédie de monter «Mahomet» pour marquer le tricentenaire de la naissance de Voltaire.

Appels à l'autocensure

Le débat ne reste donc pas religieux. Tout peut potentiellement déranger, d'où de multiples appels à l'autocensure. Suivant la littérature et le cinéma, qui ne parleront bientôt plus de rien d'incorrect, il faudrait que les arts renoncent aux sujets qui fâchent. Gare aux réactions! Attention à la Justice! Les impudents (ou les imprudents) se verront châtiés. Pour les deux auteurs, la notion de blasphème devrait du coup aujourd'hui fortement se voir élargie (1). Il ne faut plus toucher ni à la mémoire sanctifiée, ni aux conventions sociales, ni aux marques, ni à l'hyper-capitalisme, ni à la famille. Il n'y a qu'à voir les sanctions économiques des uns et les manifestations «spontanées» des autres. 

Il faut dire que sur ce terrain-là, la rue, la France s'est révélée gâtée depuis quelques années. Pensez au Mariage pour Tous ou à la Théorie du Genre! Il existe une France intégriste presque aussi active que celle, islamiste, des banlieues. Elle obtient du reste parfois raison devant les tribunaux. Et Kyrou de raconter l'affaire de Metz en 2008. Le Fonds régional d'art contemporain s'est fait condamner en 2013 (La Justice reste lente, on le sait) pour son exposition «L'infamille». C'est le problème des institutions. «Dans tous les musées, il y a des œuvres que les enfants ne devrait pas voir, même au Vatican», ironise Mounir Fatmi. Le seul problème, c'est que leurs parents auront gain de cause devant un juge. L'innocence enfantine se révèle aussi payante que la dignité féminine, même si l’œuvre parle en fait de tout autre chose. 

(1) Au départ, il ne semble en effet possible de blasphémer que dans le cadre de sa religion. Les adeptes d'une autre croyance ne peuvent qu'insulter les dogmes d'une foi leur restant étrangère.

Pratique 

«Ceci n'est pas un blasphème», d'Ariel Kyrou et de Mounir Fatmi, aux Editions Dernière Marge, 366 pages. Photo (AFP): Réactions musulmanes à Toulouse en 2012 après la présentation de la pièce de Mounir Fatmi.

Prochaine chronique le mardi 30 juin. Promenade dans les jardins de Versailles, où le sculpteur Anish Kapoor fait lui aussi scandale. 

 

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