Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Le Bernois de Berlin Matthias Zschokke passe "Trois saisons à Venise"

Crédits: Keystone

Assez de gens ont écrit sur leurs expériences vénitiennes pour remplir une bibliothèque. Il peut aujourd'hui s'y ajouter un volume. C'est celui de Matthias Zschokke. Installé à Berlin, l'écrivain bernois s'est vu logé six mois dans un appartement de la Ville, aux frais d'une fondation culturelle dont le nom n'apparaît pas. Il a accepté. C'était en 2012, selon mes recoupements. Durant ce qui tient lieu de journal et d'extraits de courriels à la fois, l'écrivain cite des événements datables. Il y a un championnat européen de football et une biennale d'architecture ouvrant à l'automne (ce qui n'est plus le cas). Le livre a enfin paru dans sa version allemande, «Die strengen Frauen von Rosa Silva», en 2014. Enfin, comme pour confirmer la datation, Zschokke parle de la sortie de son roman, devenu en français «L'homme qui avait deux yeux». Il en découvre, navré, les mauvaises critiques... 

Le récit part de juin pour se terminer début janvier 2013. Cela fait donc «Trois saisons à Venise». Trois villes différentes, sous certains aspects. L'auteur décrit ses pérégrinations. Il dit son indifférence aux touristes, dont ne fait quelque part plus partie. Il visite des musées et des églises, où il s'étonne de se retrouver presque seul. Il fait et refait ses comptes. La vie lui semble souvent chère ici, il a peu de moyens. L'homme a en plus l'impression, que dis-je la certitude, de payer toujours davantage dans les cafés et les restaurants que les indigènes. Bref. Il s'intègre sans s'assimiler. On lui répond toujours en anglais, langue qu'il maîtrise très mal. Zschokke assure qu'il s'agit de la règle, ce qui ne m'a jamais frappé les oreilles.

Un temps suspendu 

La demi année passée à Venise tient du temps suspendu. Le Bernois de Berlin ne fait pas grand chose. «La ville est fatigante. Rien qu'acheter quatre pêches requiert un engagement total pendant deux heures. Peut-être quelques tranches de saucisson? Deux heures de plus.» Voilà qui ne reflète pas un grand dynamisme. Il y a en plus la lecture de la presse, en langue allemande, ce qui rend sa présence dans la ville un peu absente. Il s'agit le plus clair du temps de la «Frankfurter Allgemeine Zeitung» (Zchokke dit «la FAZ»), aux articles kilométriques. Nous sommes en présence du typique intellectuel germanique, pour ne pas dire du typique intellectuel tout court. Du reste, Zschokke se passionne pour le football, ce qui ne trompe personne. C'est fou ce que les cerveaux patentés peuvent s'intéresser au ballon rond! 

Très long, le texte avance ainsi à petits pas, sans qu'il se passe la plupart du temps grand chose. L'ouvrage n'a rien de léger, de primesautier et de sautillant. Zschokke porte avec lourdeur sa cinquantaine, et il se sent un peu en quarantaine. Des amis viennent heureusement le voir. Un bout d'appartement à Venise, c'est toujours bon à prendre! Et puis il y aura le retour. La parenthèse se referme bien vite. «En trois heures, j'ai pu retrouver mes gestes berlinois.» Le pire est de «devoir à partir d'aujourd'hui recommencer à écrire» pour de bon. 

Un peu terne, dans le genre ennui de qualité, le livre a sans surprise été traduit chez Zoé, à Genève, qui avait déjà publié neuf Zschokke antérieurs. Isabelle Rüf s'est attaquée à l'adaptation avec tout le sérieux voulu. Ce travail est comme il se doit soutenu par Pro Helvetia, qui n'incarne pas précisément la joie de vivre, ni même celle de lire. Comme pour Zschokke revenu à Berlin, la vie continue.

Pratique 

«Trois saisons à Venise», de Matthias Zschokke, traduit par Isabelle Rüf, aux Editions Zoé, 380 pages.

Photo (Keystone): Matthias Zschokke sur fond de bibliothèque.

Ce texte intercalaire accompagne un article sur le livre que Laure Murat consacre à Los Angeles. Il se trouve une case au dessous dans le déroulé.

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