Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Le Bernin raconte son séjour raté à Paris

Du 2 juin au 20 octobre 1665, Gian Lorenzo Bernini, dit «Le Bernin» (1598-1680), séjourne en France. Le faire venir à Paris ne s'est pas révélé une mince affaire. Alors âgé de 67 ans, l'artiste demeurait le favori des papes depuis un demi siècle. L'ex-enfant prodige s'était mué non seulement en sculpteur, mais en peintre, en architecte, que dis-je, en urbaniste. Rien ne semblait pouvoir se faire sans lui dans Rome, où il animait une vaste équipe de sous-traitants, souvent très doués. Bien que la musique n'ait pas figuré dans ses cordes, Bernini était un parfait chef d'orchestre. 

Louis XIV voulait cependant sa présence. Son ministre Colbert arrangea donc le voyage. L'homme se vit confié à Fréart de Chantelou (1609-1694). Ce cicerone était à la fois le mécène de Poussin et un bon italophone. Les deux compères s'entendirent parfaitement. Chaque soir, Chantelou rédigeait le récit leurs journées communes. Il en est resté un manuscrit célèbre, publié pour la première fois en 1885. La précieuse maison Macula l'a réédité une nouvelle fois en 2001.

Un manuscrit disparu 

Le séjour n'en constitua pas moins un échec. Le Bernin devait faire le buste du roi. Un chef-d’œuvre de marbre, aujourd'hui conservé à Versailles, avec une draperie agitée par le plus baroque des vents. La sculpture se vit critiquée. Avec l'architecture, ce fut bien pire. Aucun des projets conçus pour le Louvre ne rencontra l'approbation. La cour lui préféra, finalement, la froide colonnade de Perrault que les touristes (comme les Parisiens, bien sûr) peuvent voir aujourd'hui face à l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. 

On savait, par une mention dans une correspondance, que Le Bernin avait rédigé son propre récit de voyage. Las! Cette longue lettre, adressée au cardinal Flavio Chigi (1631-1693), avait disparu. D'un mal sera sorti un bien. Suite au tremblement de terre de 2012, il a fallu vider à Ferrare la bibliothèque Ariostea. Le transfert exigeait un inventaire. C'est ainsi que la missive a réapparu. Une nouvelle preuve que c'est désormais dans les institutions (musées, cinémathèques...), et non plus chez les particuliers, que se font aujourd'hui les découvertes. Traduit par Filippo Prini, le texte vient de sortir en français chez un petit éditeur, Berg International. Autant dire qu'on n'est pas près de le trouver dans ces supermarchés que sont devenues la plupart des librairies actuelles...

Absolutisme et intégrisme 

Dans ce texte visiblement écrit avec des interruptions, Le Bernin aborde essentiellement deux thèmes. Le premier, c'est la volonté dévastatrice, vers 1660, de voir émerger un style français. National. Rationnel. Fermé aux influences étrangères. L'Italie a cessé d'être à la mode. Même Lulli compose désormais des opéras français. L'absolutisme montant semble au sculpteur à l'origine de cet art glacé, sec, sans fantaisie et obsédé par le principe de symétrie. «Le rêve de Monsieur Perrault? Quelque chose de constant, de fixe et d'arrêté.» «La Français sacrifient au culte du grand homme. Le roi, le roi... ce mot remplit leur bouche.» 

Ce dogmatisme n'est pas qu'artistique. L'intégrisme envahit la vie de chacun. Il n'y a pas plus catholique que Le Bernin, serviteur de sept papes successifs. N'empêche que les dévots, dont le pouvoir montent, le choquent. Le Bernin ne comprend pas leur peur du rire, leur haine du théâtre, leur dégoût de la chair. Lui qui écrit des comédies (hélas perdues!) et les fait jouer cherche en vain une justification dans la Bible. Elle n'y figure pas. Selon lui, Molière a eu bien raison d'écrite «Tartuffe», une pièce qui l'a autant ravi qu'elle a séduit son interlocuteur, le cardinal Chigi. Les jansénistes font aussi peur au Bernin que les autres bigots. Il faut lire son portrait de l'austère Mère Angélique Arnaud...

Ebloui par Madame de Sévigné

Y a-t-il donc rien de positif, dans ce petit ouvrage? Si. D'abord, Le Bernin ne regrette pas son voyage. Il s'est créé quelques amis. Il a aussi fait des rencontres. «J'ai croisé l'autre jour par hasard la cousine de Bussy-Rabutin dans Paris. Blonde, le visage doux, régulier, vive, animée. Ses amis sont tous soit en détention, soit en exil. Elle parle comme elle écrit, c'est à dire le plus agréablement du monde.» Vous avez sans doute reconnu Madame de Sévigné. 

Quand Le Bernin pose la plume, il est prêt à repartir. L'attendent quinze ans de nouveaux triomphes. Des projets fous. L'amitié de Christine de Suède, qui fera écrire sa vie juste après sa mort. Sa carrière n'est donc pas finie. «Embrassez votre père et votre cousin Agostino pour moi et souvenez-vous de moi dans vos prières.» 

Rapidement lu, le texte séduit, en dépit des ses coq-à-l'âne. Pour tout dire, la mariée semble presque trop belle. Le Bernin dit exactement ce que le lecteur cultivé attend de lui. On croirait presque un faux. Mais chassons vite cette vilaine pensée!

Pratique 

«Mémoire sur mon séjour à Paris», du Bernin, traduit par Filippo Prini, au Editions Berg International, 70 pages. Photo (DR): Un autoportrait de jeunesse du Bernin. Le "second Michel-Ange" peignait aussi.

Prochaine chronique le lundi 9 février. Paris propose "Fashion Mix". La mode française vit de talents anglais, italiens, japonais ou belges depuis un siècle et demi.

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