Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Laure Murat se penche sur la relecture. Pourquoi refaire?

«Je me suis replongé(e) dans Montaigne.» «J'ai repris les «Rougon-Macquart» de Zola.» «Je ne lis plus, je relis.» Qui n'a pas entendu ces phrases, d'une oreille quelque peu incrédule? Comment se fait-il que tous ces gens affectent de se vouer aux seuls auteurs sérieux? Qui avouera enfin ressortir de sa bibliothèque (s'il en possède encore une) de vieux San-Antonio(s) dépenaillés à force de consultations? 

Professeur (il n'y a pas de «e» final sur le quatrième de couverture) à l'UCLA de Los Angeles, Laure Murat propose aujourd'hui «Relire», présenté comme une «enquête sur une passion littéraire». L'universitaire, qui sort parallèlement chez Flammarion un autre livre sur les lecteurs dans le métro, «Flaubert à La Motte-Picquet» (1), a en effet procédé de manière scientifique. Elle a envoyé à 200 intellectuels de pointe français un questionnaire. Il devait leur servir de base pour leurs réponses. Elle en a reçu environ 100 textes en retour. Elle en présente vingt dans leur intégralité, les autres «sondés» se voyant utilisés pour ses chapitres préliminaires.

Au début, la comtesse de Ségur

On peut trouver l'affaire un rien biaisée. Pourquoi faut-il s'adresser toujours aux spécialistes: écrivains, sorbonnards et éditeurs? On sait que leurs réponses iront dans le haut-de-gamme valorisant. Ce sera à qui relira le plus souvent Marguerite Duras, Merleau-Ponty, Sade ou Flaubert. Eh bien surprise! Les personnes consultées ont joué la carte de l'honnêteté. Tout commence dans l'enfance avec la comtesse de Ségur, souvent redécouverte par la suite, la relecture tenant en partie du refuge. On notera aussi que plusieurs femmes ont trouvé un exemple dans «Les quatre filles du Docteur Marsh» (1868), dont l'héroïne entend vivre de sa plume. En s'adressant aux jeunes Américaines mises sous tutelle, Louisa May Alcott avait tous les culots. 

Adultes, les personnes citées par Laure Murat développent bien sûr des goûts divergents. Toutes relisent cependant minoritairement. Par besoin professionnel. Par plaisir aussi, avec un léger sentiment de culpabilité. Pourquoi reprendre un ouvrage qu'on a déjà terminé, alors qu'il en reste tant d'autres à découvrir? «J'ai connu une phase intense de relecture quand j'ai fait mes études de lettres», explique logiquement Julia Deck. «Je reprends des livres que je n'arrive pas à terminer, comme «Ulysse» de James Joyce», déclare Christine Angot. «Je veux y arriver.» «Certains livres ne révèlent tout leur sens qu'à la deuxième ou troisième lecture», selon Linda Lé. «Il y a des livres que je redoute de relire», se désole Jean Echenoz, «afin de garder intact l'éblouissement de la première lecture.» Il existe en effet des déceptions. C'est le lecteur qui a en fait changé.

Proust par dessus tout 

Un auteur domine de haut les autres par le nombre de ses relecteurs. Il s'agit de Marcel Proust. Certains reprennent la «Recherche» de A à Z. D'autres y ont leurs morceaux préférés, comme en musique (ou en boucherie). Quelques-uns picorent enfin dedans, tant l’œuvre se révèle vaste. Certains ont même leur édition préférée de l'auteur. Evelyne Bloch-Dano était une fan du Livre de Poche. Elle s'est mise a Folio, sans la foi. «C'est moins bien.» Proust peut même devenir un moteur de vie. Sabine Prokhoris n'était pas encore sûre de quitter quelqu'un. Elle a repris «La fugitive». «Deux mois plus tard, je faisais mes valises et je déménageais.» 

Disons pour en terminer avec le sujet proprement dit que les personnes interrogées relisent avant tout des ouvrages du XXe siècle, à part Montaigne, Laclos ou «La princesse de Clèves», le roman du XVIIe dont l'imposition à l'école avait tant irrité Nicolas Sarkozy. Ils ont un faible pour les lettres étrangères. Certains ont testé plusieurs traductions du même classique, puisqu'on tend aujourd'hui à remettre l'ouvrage sur le métier. D'autres ont leur version favorite définitive.

Et le cinéma? Et la peinture?

Dans son questionnaire, Laure Murat avait incité ses interlocuteurs à s'épancher sur d'autres arts. Il est clair qu'on écoute plusieurs fois la même chanson ou le même morceau de musique. Laure elle-même avoue voir plusieurs fois la mise en scène d'un opéra l'ayant séduite. Mais il y a aussi le cinéma, la peinture... Qui n'a pas ses films préférés? J'avouerais personellement un faible pour «Scarlett Empress» de Josef von Sternberg (1934), «All About Eve» de Josef L. Mankiewiz (1950) ou «Imitation of Life» de Douglas Sirk (1959). Là, hélas, les gens s'épanchent peu, si ce n'est pour dire qu'on peut modifier sa lecture et non le rythme d'un long-métrage. Il existe pourtant des processus intellectuels intéressants. Prenez la peinture. J'ai bien sûr mes tableaux préférés dans les musées. Mais je ne les revois pas vraiment. J'ai l'impression, après tant de temps, de leur rentre visite. Ce n'est pas la même chose. Nous sommes devenus intimes. 

(1) Il y a le métro de Paris, mais aussi celui de Los Angeles. Laure Murat n'a pu prendre en compte que les gens tenant un bouquin. Il faudrait ajouter ceux lisant sur leur portable.

Pratique

«Relire, Enquête sur une passion littéraire», de Laure Murat aux Editions Flammarion, 302 pages. «Flaubert à la Motte-Picquet», de Laure Murat, aux Editions Flammarion, 93 pages. Sortie le 9 septembre. Photo (DR): Laure Murat.

Prochaine chronique le jeudi 10 septembre. Visite au MEN neuchâtelois, qui propose "C'est pas la mort".

 

 

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