Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / La vie très privée de l'étrange Lucian Freud

Il a mis du temps à se faire connaître sur le Continent. La première fois que Lucian Freud a exposé à Beaubourg, c'était sur la mezzanine, dans les années 1980. L'exposition avait été descendue par la critique. Comment pouvait-on encore produire une telle peinture figurative? Quant au public, il n'avait pas d'opinion. Et pour cause! Confidentielle, la manifestation restait sans visiteurs. 

Tout a bien changé. "Big Sue", qui représente une grosse dame à l'horizontale, s'est vendu 34 millions de dollars en 2008. Une belle ascension pour un artiste connu des "happy few" depuis les années 1950. En 1972, une de ses toiles valait encore 1000 livres. Il faut dire que l'homme a entre-temps été pris en mains par Anthony d'Offay, puis par Acquavella. Deux galeristes aux dents longues et aux reins solides. Le second n'escomptait même pas de ventes rapides. Il aimait la peinture de Freud, qui de lisse et maigre à ses débuts, était devenue toujours plus crémeuse.

Une trentaine d'enfants illégitimes

Freud est mort en 2011. Sa disparition a été celle d'une star en Angleterre, où ses frasques passionnaient autant le public que ses œuvres. "Est-ce le meilleur amant de tous les temps?", s'interrogeait sérieusement le "Daily Mail". Il faut dire que la vie de l'artiste, qui avait épousé la fille du sculpteur Jacob Epstein, puis une héritière des bières Guiness, avait de quoi défrayer la chronique. Père de deux enfant légitimes, le petit-fils de Sigmund Freud en avait reconnu douze autres. Un choix, d'après certains. Le peintre, qui jugeait le préservatif "terriblement sordide", laisserait une trentaine de bâtards. 

Ces informations, et bien d'autres, se trouvent dans "Rendez-vous avec Lucian Freud" de Geordie Greig. Longtemps responsable des pages littéraires du "Sunday Times", ce dernier a mis du temps à gagner la confiance du peintre. Que dis-je, à se faire recevoir. "La seule idée de vous donner une interview me donne l'envie de vomir", lui a-t-il en effet communiqué une première fois. Il fallait amadouer un individu réputé lunatique, perfectionniste, susceptible, provocateur et violent. Le journaliste y est parvenu. Il a ainsi partagé les petits-déjeuner du peintre, qui l'a laissé prendre des notes. Le repas se déroulait au Clarke's, un restaurant discret où l'artiste venait avec son modèle et intendant David Dawson. Freud vieillissait en s'adoucissant.

Voyages verticaux dans la société 

Le livre a donc pu paraître, avec son aval, mais de manière posthume. Un miracle. Au milieu des années 1990, Freud avait empêché la publication de sa biographie autorisée, payant grassement l'auteur pour son silence. Un autre ouvrage aurait été interrompu sous la menace de gangsters de l'East End. Freud, qui préférait voyager "verticalement dans la société" qu'horizontalement sur Terre, utilisait des relations étranges. Il adorait ça. La fréquentation de ducs flattait son snobisme. Les crapules l'attiraient. Les classes moyennes, jugées bourgeoises, lui répugnaient. Le peintre aimait ainsi les paris et le jeu. Il aurait dû jusqu'à trois millions de livres à son bookmaker. Un homme qui aimait, Dieu merci, de faire payer en toiles de Freud. 

Très réussi, le livre ne constitue pas vraiment une biographie. Il ne contient aucuns propos rapportés. Il s'agit d’une promenade thématique, quoique chronologique, à travers la vie d'un rebelle intégré à la société. D'un excentrique comme l'Angleterre les aime. L'obsession du secret rejoignait ainsi celle d'un William Mallord Turner, autre peintre faussement maudit. Dans les années 1980, John Richardson pouvait ainsi dire à Geordie Greig: "Je ne peux même pas vous donner son adresse. Personne n'a le droit de la connaître."

Le contre-exemple de Bacon 

Creig, qui a fini par éprouver de l'affection pour Freud et pour son factotum Dawson (qui sera l'un des héritiers d'une fortune estimée à 96 millions de livres), connaît bien les milieux artistiques. Il peut donc situer l'homme parmi ses pairs. Il le compare avec Francis Bacon, qui fut son ami avant une brouille à grand spectacle. Autant Freud resta toujours difficile et imprévisible, autant Bacon, une fois qu'on avait réussi à le localiser, se révélait charmeur et bien élevé. Freud se voulait aristocrate. Bacon était un gentleman. 

Une lecture roborative!

Pratique

"Rendez-vous avec Lucian Freud" de Geordie Greig, traduit par Michel Marny, aux Editions Christian Bourgois, 275 pages. Photo (Sotheby's): Un autoportrait de Freud, datant de 1979, en vente. L'artiste s'est souvent peint. Ses autres modèles devaient accepter entre 150 et 200 séances de pose.

 

Autres lectures conseillées, la Grèce, les Romantiques et "La Tribune de l'art"

La Tribune de l'art, Morceaux choisis 2012-2013. La presse culturelle ronronne. Elle vise le public le plus large possible, tout en courbant l'échine devant les annonceurs. Didier Rykner a su la réveiller en avril 2003 avec un journal en ligne. Gratuit. Ses articles concernent la création plastique allant du Moyen Age à 1940. Un créneau mal défendu. Avec un réel talent d'enquêteur et de polémiste, l'homme sait dire tout ce qui n'allait pas en France. Il s'est ainsi fait de solides ennemis et de fidèles lecteurs. L'actuel recueil ne vise pas à la rétrospective de dix ans de travail. Il s'agit de présenter des dossiers encore chauds. Anne Hidalgo, qui vise la mairie de Paris, Bruno Ely, directeur du Musée Granet d'Aix-en-Provence et le maire d'Abbeville (il a fait raser une église néo-gothique en bon état) en prennent à nouveau pour leur grade. Il faut dénoncer certaines choses, même si elles en resteront inchangées. (Editions Gourcuf-Gradenigo, 208 pages) 

Les Lorettes. Dans les années 1830, Notre-Dame de Lorette venait compléter à Paris le nouveau quartier, dit de la Nouvelle-Athènes. Faute d'attirer la grande bourgeoisie, visée par les promoteurs, les maisons environnantes abritèrent dès lors les artistes arrivés et des dames vivant de leurs charmes. Aujourd'hui laissée dans un état d'abandon par la Ville, l'église leur donna un nom. Ce furent des Lorettes, un sobriquet inventé en 1840 par Nestor Roqueplan. Leur vie devint un sujet inépuisable pour les écrivains et les peintres. Emmanuel Pierrat a entrepris de lire ce qui a été dit d'elles par Balzac, Dumas fils, les Goncourt ou les très oubliés Auguste Vermorel et Louis Lurine. Les extraits cités sont longs. Souvent trop longs. L'ouvrage finit par tenir du collage. Il se voit illustré de gravures d'époque. Elle en disent beaucoup. Une femme croisant les jambes ou lisant couchée sur le ventre, cela faisait mauvais genre à l'époque. (Editions Le Passage, 444 pages) 

De Rouge et de Noir, Les vases grecs de la collection de Luynes. En 1862, le duc de Luynes donnait son prestigieux ensemble de céramique grecque et italiote. Il avait choisi non pas le Louvre, qui allait déjà recevoir l'énorme collection Campana, acquise par Napoléon III, mais la vénérable Bibliothèque nationale. Celle-ci possède en effet un cabinet de curiosités, visible en tout temps. Cécile Colonna vient d'étudier les 83 vases, qu'accompagnaient alors 7000 monnaies, 373 pierres gravées et d'autres babioles. Une exposition a salué fin 2013 ses recherches, que le lecteur peut ici découvrir dans un catalogue très bien fait. Sérieux, mais pas ennuyeux. Complet, mais mince. Photographiées sous tous les angles, les œuvres se révèlent par ailleurs magnifiques. Il faut dire que les grands et riches amateurs pouvaient alors sans peine faire leur choix. Les frontières restaient largement ouvertes... (Editions Gourcuff-Gradenigo, 128 pages)

Prochaine chronique le samedi 25 janvier. Retour en Belgique. Nous irons cette fois à Louvain.

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