Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/La saga du film Breakfast at Tiffany's

C'est un film mythique, sorti en 1961, dont les photos de plateau ont souvent servi depuis. Chignon vertigineux, long fume-cigarettes à la main, Audrey Hepburn a ainsi participé "post mortem" à une luxueuse campagne publicitaire en noir et blanc pour une marque de montres. "Elegance is an attitude". 

Ce film, "Breakfast at Tiffany's" ("Diamants sur canapé"), il a pourtant fallu le faire. Et les choses se sont révélées compliquées. Sam Wasson raconte l'affaire dans "5e Avenue, 5 heures du matin", paru en 2010, traduit en 2012 chez un éditeur peu connu et aujourd'hui distribué en poche. L'Américain a dû mener une longue enquête pour découvrir ce qui se cachait sous les images sophistiquées du long-métrage de Blake Edwards. Le jeu a vendu la chandelle dont les gens lui ont vendu la mèche. Le bouquin a été désigné "meilleur livre de l'année" par le "New York Times". Il devait tout de même s'agir d'une petite année...

Un roman lourdement psychologique

Mais commençons par le début. A la base, il y a un roman de Truman Capote. Un récit psychologique avec un zeste de psychiatrique, comme les aime l'auteur qui se prend pour un nouveau Tennessee Williams. "Breakfast at Tiffany's" existe sous forme d'épreuves quand un tandem de jeunes producteurs, Marty Jurow et Richard Shepherd, en prennent connaissance. Le sujet et le ton leur plaisent, alors même que l'adaptation pose d'innombrables problèmes de censure. L'héroïne, Holly Golightly, est plus ou moins call-girl. Le protagoniste est gay. Comment faire passer la chose, d'autant plus qu'Holly apparaît comme un personnage positif? 

C'est bien sûr au prix de changements, confiés au scénariste Georges Axelrod dont une pièce, "Sept ans de réflexion", a été vidée de son sens par Hollywood dans la transposition qu'en avait fait Billy Wilder pour Marilyn Monroe. L'homme sait donc qu'il lui faut ruser, en tenant de plus compte que les producteurs veulent une histoire d'amour. Le protagoniste ne sera plus homosexuel, mais entretenu par une femme plus âgée. Il tombera honnêtement amoureux d'Holly. Ils finiront ensemble, du moins provisoirement. La dernière séquence restera ouverte.

Audrey à la place de Marilyn

Tandis que chaque réplique se négocie avec les censeurs (il faudra attendre les années 1970 pour atteindre une véritable libération), la chasse à la star commence. Truman Capote veut Marilyn. C'est une amie. En plus, il a pensé à elle en décrivant cette fille de le province profonde, venue chercher fortune à New York avec le seul moyen qui est le sien: son corps. Pas question pour Jurow et Shepherd. D'abord, c'est une cinglée multipliant les retards, et par là les coûts. Ensuite, elle leur semble trop sexuelle. Il faut escamoter ce que le scénario offre d'audacieux et non de le souligner. 

L'idée folle, qui germe alors, est de confier le rôle d'Holly à la moins charnelle des comédiennes, Audrey Hepburn. Il semble clair qu'elle va le refuser, en dépit d'une offre de 750.000 dollars (le dollar vaut alors environ dix fois plus qu'aujourd'hui). Elle vient en plus d'accoucher. Les manœuvres d'approche sont compliquées. Mais elle finit par dire oui, ce qui simplifie et complique les choses à la fois.

Acceptation très conditionnelle 

Pourquoi donc? Les producteurs ont le metteur en scène voulu, après refus de Billy Wilder (déjà pris) et de George Cukor (pas intéressé). C'est John Frankenheimer. Pour Audrey, c'est d'accord, mais pas avec lui. Jurow et Shepherd pensent alors à un inconnu, dont les comédies remplissent les caisses de l'Universal. Blake Edwards à l'heur de plaire à l'actrice. Un problème de réglé. Mais il y a aussi celui des robes. Holly se doit d'apparaître très élégante. Edith Head est la costumière vedette engagée. Pas question. Miss Hepburn a imposé par contrat Hubert de Givenchy. 

Le compositeur passe la rampe. Il s'agit d'Henry Mancini, le futur musicien de "La panthère rose", qui est d'ailleurs un film de Blake Edwards. Mais il doit à un moment faire chanter Audrey, ce dont elle se révèle (presque) incapable. Il faut tenter l'exploit. "Moon River" crèvera plus tard le plafond des ventes. Ouf! Le personnage de la vieille maîtresse va sans encombre à la merveilleuse Patricia Neal, plus ou moins au chômage, à condition qu'elle devienne rousse. Audrey veut le monopole du châtain.

Deux hommes pour pourrir le tournage 

Il n'y a plus que le rôle masculin principal à distribuer, une fois que les dix chats (chacun d'eux ne sait faire qu'une chose) sont trouvés. Les producteurs veulent George Peppard, dont l'étoile monte. Tant pis s'il passe pour avoir la grosse tête. Blake Edwards se met à genoux (au propre) pour éviter cette catastrophe. Il n'est pas écouté. George va pourrir le tournage. En tandem il est vrai avec Mel Ferre, le mari d'Audrey, un comédien et metteur en scène ratés, qui se mêle de tout. 

Les prises de vues, commencées 5e Avenue devant le bijoutier Tiffany, continuent aux studios de la Paramount à Los Angeles. Climat tendu. Première mondaine. Succès financier moyen. C'est plus tard que le film gagne en réputation. Un peu usurpée. J'ai tenté l'expérience. Si les parties avec une Holly transformée en fofolle pour masquer qu'il s'agit d'une prostituée tiennent admirablement le coup, la fin est devenue insupportable. Truman Capote ressurgit et son œuvre a bien (c'est à dire mal) vieilli.

Le résultat correspond rarement au projet 

Audrey retournera à des films moins risqués pour sa réputation, comme "Charade" ou "My Fair Lady". Blake montera au sommet. La carrière de Peppard retombera assez vite. Il y a toujours un après, que Sam Wasson utilise pour la fin de son livre. Un livre qui se feuillette très agréablement, même si on peut ne pas partager le goût très américain de l'auteur. Les Européens n'aiment jamais les même films. 

Reste pour terminer à dire que la plupart des titres de la grande époque de Hollywood pourraient faire l'objet d'une telle enquête. L'une a d'ailleurs paru sur les raisons de l'inachèvement du dernier film de Marilyn, "Something's Got to Give". Il faut se dire que le hasard joue toujours un rôle majeur. Entre le projet d'origine et le résultat final, il n'y a quasi aucun rapport. Un exemple. L'image de Bette Davis demeure liée à "All About Eve" (1950), où elle incarne l'actrice vieillissante Margo Channing. Eh bien, Joseph L. Mankiewicz avait écrit le scénario pour Claudette Colbert!

Pratique 

"5e Avenue, 5 heures du matin, Audrey Hepburn, "Diamants sur canapé" et la genèse d'un film culte", de Sam Wasson, traduit par Françoise Smith, chez Points Press, 301 pages. Photo (Paramount): Audrey Hepburn portant le célèbre masque de repos de "Diamants sur canapé", titre français du film.

Prochaine chronique le samedi 15 novembre. Doublé vénitien. La Fondation Peggy Guggenheim se penche sur la revue des année 59-60 "Azimuth", tandis que le Palazzo Grimani montre les estampes d'Hiroshige.

 

 

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