Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / La robe de Marilyn et l'imaginaire du public

La scène est mythique à tous les sens du terme. Tout le monde a vu s'envoler la robe plissée de Marilyn Monroe dans "Sept ans de réflexion", alors que le métro passe sous une bouche d'aération new-yorkaise. Ces images ne figurent pourtant que très partiellement dans la comédie de Billy Wilder, tournée en 1955. "Jamais le corps de la girl robe au vent n'y est cadré entier." 

Que s'est-il donc passé pour en arriver à une telle illusion d'optique? Une habile manipulation. Si habile que Marc Gauchée, à la ville "collaborateur parlementaire", lui consacre aujourd'hui tout un livre. Mince, certes, mais sans un seul temps mort pour le lecteur. Il y a bien de choses à dire sur les machines à rêve, surtout quand elles sont bien encadrés par la publicité.

Un tournage publicitaire à New York

Que s'est-il en fait passé? La Fox, productrice du film et "propriétaire" de Marilyn, qu'elle a prise sous contrat, envoie l'équipe à New York. Ce n'est pas par esprit de réalisme. Tout se fait encore dans les studios à Hollywood, même des scènes d'extérieur. La firme sait cependant que le nom de la plus capricieuse de ses star (travailler avec Marilyn constitue un véritable enfer) attire les foules. Celles-ci s'agglutineront autour de l'équipe, rendant le prises de vue presque impossibles. 

Voilà qui constitue une excellente publicité, surtout si on ajoute le fait (supposé) que Joe Di Maggio, le mari de l'actrice, se serait montré fou de jalousie en voyant le vent fripon dévoiler les jambes de sa compagne jusqu'à sa petite culotte blanche. Il y a là de quoi attirer les spectateurs vers les salles. Une chose devenue plus difficile d'un coup, à cause de la TV. "La production américaine est passée de 383 films en 1950 à 272 en 1955."

De l'importance des photos de presse 

Ce tournage volontairement avorté sert aussi à réaliser les photos de presse. Importantes, ces dernières! Si Sam Shaw est le seul délégué par la Fox, l'"événement" a fait courir les agences. Derrière les barrières, qui contiennent la foule, il y a donc Bruno Bernard, George Barris, George Zimbel et un Elliott Erwitt encore inconnu. Ce sont eux qui créeront les images légendaires, que nous avons tous en mémoire. Des images, notez le bien, en noir et blanc alors que Wilder tourne "Sept ans de réflexion" en Technicolor. 

Son devoir de sensationnel accompli, l'équipe peut revenir à Los Angeles. C'est là que la scène est refaite sans problèmes, pour autant qu'il puisse ne pas y avoir de problèmes avec Marilyn. "La caméra de Wilder fait un mouvement ascendant depuis les jambes jusqu'au visage ravi de Monroe."

Problèmes de censure 

Pourquoi en rester là? Pour une raison bien simple. Le "Code Hays" sévit depuis 1934. Cet auto-règlement, admis par toutes les maisons de production, interdit les sous-entendus érotiques trop précis. Marilyn a beau incarner une certaine innocence. Il beau faire chaud dans le scénario. Des plans plus explicites auraient contrevenu au Code, et donc fini au panier. Un seul film jusque là, "La lune était bleue" d'Otto Preminger, en 1953, avait pris le risque de sortir sans l'aval des censeurs, qui n'aurait pourtant pas trouvé là de quoi avaler leur salive. 

Nous y voilà donc. Marc Gauchée complète le parcours avec Simone de Beauvoir, Fragonard ("Les hasard heureux de l'escarpolette"), François Truffaut, Alain Souchon ou Joyce Carol Oates. Il existe mille interprétations à une scène, surtout si elle n'existe pas. Chaque pseudo observateur donne ainsi "sa" description de la petite culotte, fantasmée au-delà de l'imaginable. Marc Gauchée aligne leurs contradictions.

Une enchère de 4,6 millions de dollars 

Dans ces condition, pas étonnant qu la robe blanche elle-même soit devenue un objet du désir. Dessinée par le couturier William Travilla, elle avait fini dans les mains de Debbie Reynolds, l'actrice de "Chantons sous la pluie". Cette collectionneuse enragée possédait le plus bel ensemble jamais constitué de costumes de cinéma. Debbie a connu quelques problèmes d'argent. Il lui a fallu se défaire de certaines choses. Elle a donc mis en vente la robe mythique à Los Angeles, le 18 juin 2011. L'objet est parti pour 4,6 millions de dollars. Le livre ne donne pas de nom de l'acquéreur. 

Un détail chiffonne cependant, ce qui n'est pas mauvais pour un vêtement. Je découvre dans le livre que la robe aurait été volée à la Cinémathèque française, où elle avait été prêtée. A-t-elle été retrouvée, ou en existe-t-il plusieurs exemplaires originaux, comme pour les souliers rouges de Judy Garland dans "Le magicien d'Oz"?

Pratique

"La robe de Marilyn", de Marc Gauchée, aux Editions François Bourin, 115 pages. Photo (DR): Outre le photographe officiel de la Fox il y avait, Lexington Avenue en 1955, les reporters de toutes les agences de presse, venus couvrir l'événement.

Prochaine chronique le vendredi 8 août. Cézanne revient à Aix-en-Provence. Des tableaux peu vus, appartenant à une fondation américaine.

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