Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / La photo sociale selon Anders Petersen

Il est Suédois, mais il travaille depuis longtemps en Allemagne. La preuve! "Cafe Lehmitz", le travail qui a fait connaître Anders Petersen, a été réalisé Hambourg en 1974-1975. Il s'agissait là d'une lente approche des habitués d'un bistrot minable, depuis longtemps disparu. Pour le photographe, il importe de trouver une entente avec les modèles. Il y a certes des prises de vues, mais aucune d'elles, ou presque, ne joue sur la surprise. Notre homme n'est pas un voyeur. 

Petersen fait aujourd'hui l'objet d'une vaste rétrospective à la Bibliothèque nationale de France. Une exposition que le visiteur doit mériter, Il lui faut se glisser, après avoir traversé un portique de sécurité, entre les baraquements du chantier de rénovation. Autant dire que le touriste va manquer la plus importante manifestation française de l'année vouée au 8e art, Arles compris. Les "Rencontres" de la cité provençale étaient pourtant réservées l'été dernier au noir et blanc. Un genre que Petersen pratique exclusivement, en utilisant une pellicule argentique. L'homme a bien essayé la couleur pour des commandes commerciales, dans les années 1970. Il n'a pas été convaincu. Trop décoratif, sans doute.

Un travail honnête sur les maginaux 

Il faut préciser que l'artiste travaille sur les marges de la société. Ses exclus, bien sûr, mais aussi les hôpitaux, les prisons ou les asiles psychiatriques. Il en montre les pensionnaires de tout près, avec un objectif 35 millimètres. Aucune déformation expressionniste. Aucun effet de style. C'est la réalité nue, magnifiée par des tirages d'où les gris se voient presque éliminés. 

Dans l'exposition non chronologique proposée dans la Galerie Mansart (il y a tout au début un reportage romain de 2012), ces tirages, déjà grands en eux-mêmes, remplissent les murs. Il y en a environ 320. Petersen les a disposés comme des polyptyques d'église, montant au besoin jusqu'au plafond. Autant dire qu'il existe entre les images des interactions. Montrer un animal par-ci, ou un bout de paysage par là, prend une signification forte.

Un livre plus intime que l'exposition 

Le beau livre d'accompagnement, vendu un prix correct, change forcément la donne. Chaque photo se voit reproduite pour elle-même. L'effet de monumentalité se perd. L'ouvrage a beau être lourd (environ deux kilos et demi), il reste loin des "sumos" publiés par Taschen. La vision devient du coup plus intime. Le lecteur se rapproche du modèle. Le choc ne s'en estompe pas moins. Le mieux finalement serait d'acheter le livre ET de voir l'exposition.

Pratique

"Anders Petersen", Editions BNF, 384 pages. "Anders Petersen", Bibliothèque nationale de France, 5, rue Vivienne, Paris, jusqu'au 2 février. Tél. 00331 53 79 49 49, site www.bnf.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 19h. Photo (Anders Petersen): La couverture du livre, avec une image de Cafe Lehmitz de 1975.

 

Trois autres livres pour longues soirées d'hiver

Jean Cousin père et fils. Jusqu'au 13 janvier, le musée du Louvre présente une exposition de taille réduite sur deux peintres français du XVIe siècle. Le livre d'accompagnement illustre l'ampleur du projet initial. Il s'agissait de restituer à Jean Cousin le père et Jean Cousin le fils leur importance primordiale. Originaires de Sens, les deux hommes ont joué à la ville le même rôle de chef d'orchestre que Le Primatice à la cour. Autant dire qu'ils ont fourni des dessins aussi bien aux graveurs qu'aux brodeurs ou aux sculpteurs. Touchant lui-même à tout, le duo a ainsi développé un style devenu reconnaissable grâce au recherches des historiens d'art, qui ont dû exercer leur œil. Il existe très peu de documents d'archives. Le livre actuel résulte d'un travail d'équipe, placé sous la direction de Cécile Scaillirérez. Très illustré, car il fallait bien montrer les œuvres, le volume comporte les textes de quatorze auteurs. Remarquable, l'ouvrage ne souffre que d'une mise en pages vieillotte. Un défaut qui passera avec le temps. (Louvre Editions/Somogy, 304 pages) 

Lumières, Une brève histoire du lustre. Saison des éclairages artificiels, l'hiver semble propice à la sortie d'un livre bilingue français et anglais sur le sujet. Il est dû à Régis Mathieu, créateur de lustres à l'ancienne et directeur du Mathieu Mvsevm (avec deux "v"), situé à Gargas dans le Lubéron. Ce jeune quadragénaire livre du coup un texte à mi-chemin entre un travail d'historien et le plaidoyer "pro domo". Une ambivalence qui gêne un peu aux entournures. Somptueuses, les photos ne dissipent pas le malaise. Elles mélangent des pièces d'époque avec d'autres, habilement restituées par l'entreprise familiale Mathieu. Celle-ci maintient en effet un étonnant savoir-faire artisanal. Mais après tout , Versailles ou Chantilly brassent aujourd'hui tout autant le vrai et le faux... C'est très agréable à feuilleter, surtout pendant la période des fêtes, mais le résultat demeure un peu léger. S'agit-il déjà d'un ouvrage de librairie, et plus tard de bibliothèque, ou encore d'un catalogue commercial de super-luxe? (Le Passage/Mathieu Mvsevm, 217 pages) 

François Halard, Photographies. A 52 ans, le Français a déjà derrière lui un long passé de photographe d'intérieurs. Il peut donc livrer sa somme, qui regroupe les plus beaux décors fixés pour "Vogue", "Vanity Fair" ou "House & Garden". Une préservation patrimoniale comme une autre. Rien ne disparaît plus vite que certains aménagements, même si Halard préfère visiblement les lieux patinés par le temps. Des environnements qui auront formé, à tous les sens du terme, des cadres de vie. Dans cet album tiré sur papier mat, ce qui lui évite l'éclat artificiel des magazines, il ne se trouve pas une maison neuve. Pas un appartement moderne. Soit les occupants initiaux sont aujourd'hui morts, comme Carlo Mollino, Coco Chanel ou Yves Saint Laurent, soit il s'agit de demeures historiques. La Villa Médicis comme la Villa Noailles ou la Maison de verre imaginée dan les années 1920 par Pierre Chareau sont devenues des demeures d'éternité. Un peu comme le tombeau des pharaons. Ce beau livre devient du coup assez prévisible. Il donne moins à découvrir qu'à voir autrement. (Actes Sud, 390 pages)

Prochaine chronique le dimanche 12 janvier. Petite incursion à Milan.

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