Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / La gentrification transforme l'air de Paris

Le phénomène m'est apparu il y a une dizaine d'années. Un amie parisienne m'avait dit avoir acheté un appartement bon marché sur la Rive gauche. Comment était-ce possible? Très simple. Une vieille dame lui avait vendu "pour rien" le second logement qu'elle possédait dans un immeuble, dont elle était devenue la dernière habitante permanente. Les autres logis appartenaient désormais à des Américains, des Anglais ou des Russes. Ils y passaient trois semaines par an. "Elle a peur d'un accident domestique. Qui viendrait aujourd'hui la secourir, à part moi?" 

Le second tilt s'est produit un ou deux ans plus tard, toujours dans le Ve arrondissement. J'allais rendre visite à une maison d'édition. Les magasins, que j'avais jadis connus de proximité, étaient remplacés par des boutiques de mode, "C'est que vous promenez aujourd'hui dans un parc à thème pour riches étrangers", m'avait dit mon interlocutrice. "Nous sommes le seul éditeur travaillant encore dans le quartier."

Ruée sur les trains de grande banlieue

Il me manquait encore une vision pour réaliser l'ampleur des transformations. L'éclair a jailli vers 2010 en empruntant régulièrement la ligne de métro 4. Impossible de trouver une place dans les rames à certaines heures. J'ai fini par comprendre que la foule descendait à la Gare de l'Est, ou celle du Nord. Les gens s'y ruaient sur les lignes de banlieue. Cela signifiait qu'ils vivaient désormais au-delà de la "grande ceinture" entourant Paris. 

Je me suis longtemps étonné que cette situation n'ait pas provoqué une abondante littérature documentaire. Fallait-il y voir un aveuglement volontaire? Du déni? Un ouvrage vient heureusement de paraître sur la question. Anne Clerval a donné "Paris sans le peuple". Le sous-titre résume bien la question. Il va s'agir de "la gentrification de la capitale". Une capitale où les frontières de quartiers ont longtemps distingué les classes, comme à Londres. Nous sommes loin à Paris de l'antique schéma romain voulant qu'il y ait partout des palais, entourés de maisons modestes. Jusqu'à nos jours, ou presque, Rome a conservé sa structure clanique. Chaque prince au milieu de ses gens.

Les immigrés et les bobos 

Que nous dit Anne Clerval, dans sa langue sèche d'enseignante-chercheuse en géographie à Paris-Est? Que les arrondissements populaires ont été victimes des "nouveaux modes de production et de distribution". Les usines ont disparu, et avec elles les ouvriers. Le vide crée un appel d'air. Se sont ainsi installés deux types bien différents de nouveaux occupants. Il y a les immigrés, qui tirent le quartier vers le bas. Et des bobos, trouvant les lieux à la fois charmants, typiques et bon marché. Ces derniers vont mener à des "réhabilitations". Elles chasseront au bout de quelques années les pauvres étrangers, dont les immeubles se verront rénovés de fond en comble. 

Les bobos (notons qu'Anne n'utilise jamais le terme, sans doute pas assez scientifique à ses yeux) sont eux aussi expulsés des lieux à la mode. Il ont besoin d'un repli "intra muros". "Il leur faut concilier deux priorités, habiter Paris et trouver un logement à leur goût, le choix du quartier étant secondaire." Leur avance, qui les conduit à grignoter toujours plus de pâtés d'immeubles, est dictée par la hausse des prix immobiliers. A la rue Daguerre, dans les années 1970, a succédé le faubourg Saint-Antoine, dix ans plus tard, celui du Temple, vers 1990, et maintenant Château Rouge. Les bobos en élimineront bientôt les occupants noirs et les commerçants chinois.

La volonté de rester au centre 

Les perdants de ce jeu de piste sont bien sûr les pauvres, les vieux, les étrangers sous-payés et les petits bourgeois prolétarisés. Ces derniers s'en vont la rage au cœur. Paris n'a jamais connu de "white flight", comme les grandes villes américaines après 1945. Les banlieues hyper chic sont longtemps demeurées vouées aux résidences secondaires. "Le choix de Paris est valorisé pour sa vie culturelle et par la volonté de vivre à proximité de toutes les aménités urbaines." 

Les tendances observées ne semblent pas vouloir se renverser. Anne Clerval l'explique dans son livre d'universitaire, où la parole n'est donnée qu'au compte-goutte, et de façon dévalorisante, aux gens rencontrés. Les rares déclarations sortent tout droit du magnétophone, ce qui donne aux bobos des airs d'analphabètes. "Moi, je, euh..." Paris, ville de bureaux, compte toujours moins d'habitants, populaires ou non. Il faut bien faire son nid quelque part. Curieusement, la chercheuse ne considère que les Français. Les étrangers, qui multiplient leurs pieds à terre dans le centre, ne se voient pas pris en compte. Ils sont pourtant actifs dans le processus, en vidant des immeubles et provoquant une montée insensée des prix.

Une apparence complètement différente 

Vous me direz qu'un article sur la gentrification n'a rien à voir dans une chronique vouée aux beaux-arts. Eh bien non! Elle change fondamentalement l'esthétique d'une ville. Les visiteurs le sentent d'ailleurs, sans toujours en réaliser la raison. Mais pour les Américains, qui ont encore dans l’œil un Paris photographié par Doisneau, la capitale ne se ressemble plus. C'est un décor qui aurait perdu ses figurants. Quant aux Japonais, partis sur les traces d'Amélie Poulain, ils repartent déçus. La cité se calque désormais sur les autres, avec les mêmes chaînes de boutiques. Leur impression doit sans doute être la même à Londres. Dans les villes-phares, il n'y a finalement que Venise pour résister, avec ses petites échopes et ses grands-mères à la fenêtre... gothique.

Pratique

"Paris sans le peuple, La gentrification de la capitale", d'Anne Clerval, aux Editions La Découverte, 255 pages. Photo (Benjamin Chinn): Paris dans les aannées 1950. Même si les façades restent les  mêmes, la ville a totalement changé depuis.

Prochaine chronique le mercredi 23 avril. Le Château de Nyon propose une ravissante exposition. Titre? "Des hommes et la forêt".

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