Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / La France et le mythe du legs Caillebotte refusé

Les légendes ont la vie dure, surtout s'il s'agit de mythes. Il en va dans le domaine des beaux-arts comme ailleurs. On a ainsi dit, et répété, que la France avait refusé en 1894 le legs fait par le peintre Gustave Caillebotte. Il y a avait là les œuvres de ses amis impressionnistes avec, en tête, "Le Moulin de la Galette" de Renoir. Les 38 toiles finalement acceptées l'auraient été à cause de longues négociations avec les exécuteurs testamentaires et "de nombreuses campagnes de presse". 

Eh bien, rien de tout de tout cela n'est vrai! Spécialiste du XIXe siècle et ancien professeur à l'Université de Genève, Pierre Vaisse le démontre dans "Deux façons d'écrire l'histoire. Le legs Caillebotte", paru aux éditions Orphys dans la collection Voir Faire Lire. Le lecteur trouve avant tout là des documents. L'historien est revenu une nouvelle fois aux sources. L'homme avait publié ses premières recherches en 1985. Il s'était alors fait accuser de "révisionnisme". Jean-Claude Lebensztejn avait comparé son action aux tentatives de nier l'existence des chambres à gaz. C'est dire à quelle confusion mentale peuvent atteindre les intellectuels chez nos glorieux voisins....

Un conservateur ravi 

Vaisse revient donc aujourd'hui à la charge avec des archives nouvelles. Une longue affaire. Le Genevois d'adoption n'est pas celui qui levé le lièvre. La thèse (non publiée, il est vrai) de Marie Berhaut date de 1947. Elle avait le défaut d'arriver trop tôt. Deux ans après la guerre, les impressionnistes tenaient du mythe national. Ils avaient souffert d'incompréhension. Leur gloire était posthume. Toute martyrologie suppose des saints et des bourreaux. C'étaient les membres de l'Institut et les fonctionnaires de la IIIe République qui jouaient ici le rôle de méchants. François Barré, qui présida le Centre Pompidou, pouvait encore parler vers 2000 de "faute originelle". 

En réalité, l'hétitage, défini par Caillebotte dès 1876 (il avait alors 28 ans!) et confirmé par testament en 1883, a tout de suite été "intégralement" accepté. Mieux encore, il était souhaité! Léonce Bénédicte, pourvu par les historiens de l'art des habits du traître de mélodrame, pouvait ainsi écrire dans la revue "L'Artiste", en 1894: "Ce legs vient à propos combler dans les galeries une lacune dont on avait commencé à sentir l'importance et qu'on s'était déjà efforcé de combler peu à peu." Voilà qui est clair pour un conservateur de musée!

Un bâtiment bien trop petit

Et pourquoi donc? En 1894, les impressionnistes n'avaient plus rien de pétroleurs. Il s'agissait d'artistes bien assis, mettant en péril les maîtres de l'académisme officiel, plus difficiles d'accès. Rien ne se comprend plus facilement qu'une danseuse ou un bouquet de fleurs. Leurs prix montaient en conséquence. Degas battra tous les records en vente publique dès 1912 (478.500 francs or, à une époque où un bon salaire mensuel tournait autour de 200 francs). S'il subsistait, six ans avant le nouveau siècle, des créateurs marginaux, il fallait les chercher du côté de Bonnard, de Gauguin ou de Maurice Denis (qui s'assagira considérablement plus tard). 

Alors, pourquoi 38 tableaux et non pas une soixantaine? Pour une question pratique. Le don Caillebotte devait aller au Luxembourg, voué aux créateurs vivants, avant de se voir transféré au Louvre. Seulement voilà! Il s'agissait (il s'agit toujours, d'ailleurs) d'une toute petit annexe du Sénat. Il n'y avait pas assez de place pour tout le monde. L'Etat négocia donc avec Renoir et Martial Caillebotte, les exécuteurs testamentaires, de placements provisoires à Compiègne et à Fontainebleau. Leurs châteaux servaient d'annexes. Frère du défunt, Martial n'en voulut pas. Il préféra récupérer pour lui les œuvres qu'on aurait exilées hors de Paris...

Triomphe à l'Expoition universelle de 1900 

Sérieux, documenté, le petit livre blanc de Pierre Vaisse ne se limite pas au don Caillebotte. Il le remet en contexte. Pour lui, l'Etat n'a pas si mal enrichi que cela les collections publiques françaises entre 1870 et 1914. En 1900, la peinture impressionniste se vit même fort bien représentée à l'Exposition universelle. Seul le peintre Gérôme aurait alors eu un geste pour empêcher le président de la République de voir de telles horreurs. Une autre légende, dont nul n'est capable de donner la source. Il s'agit là d'une rumeur. De toutes manières, là aussi il y a eu révision. L'exposition Gérôme, académique des académiques, a connu un succès retentissant au Musée d'Orsay en 2010. Deux cent mille visiteurs!

Pratique

"Deux façon d'écrire l'histoire. Le legs Caillebotte", de Pierre Vaisse, aux Editions Orphys, 118 pages. Photo (RMN): "Le Moulin de la Galette" de Renoir, vedette du legs Gustave Caillebotte.

Prochaine chronique le dimanche 20 juillet. Le Louvre rouvre (enfin) ses salles consacrés aux arts décoratifs des XVIIe et XVIIIe siècles.

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