Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / La folle aventure du talon aiguille devenu "stiletto"

Ils montent. Insidieusement. Les talons ont longtemps mesuré sept centimètres. Puis ils ont passé à neuf. Aujourd'hui, ils atteignent volontiers douze centimètres, en espérant prendre encore un peu de hauteur. Rien ne les arrête, comme les tours des architectes. Dieu des bottiers actuels, Christian Louboutin crie pourtant casse-cou. "Au-delà de douze, mieux vaut rester sur un lit." Le centre de gravité a alors basculé. Mais la mode se soucie peu de ce genre de détails... 

On le sait grâce à "Cendrillon". La chaussure déclenche de nombreux fantasmes. Surtout si elle comporte un talon, apparemment. Emilienne Angle et François Bernaschina ont ainsi pu en faire un livre entier. "De l'escarpin au stiletto" se limite même (presque) aux créations des deux ou trois dernières années. Il n'existe en effet aucun frein à l'imagination de créateurs comme Janina Alleyne, Peter Pops, Victoria Spruce ou Manolo Blahnik. Ni la douleur des clientes, contraintes à adopter des démarches d'octogénaires. Ni le prix. Saks, à New York, un grand magasin qui n'a jamais eu la réputation d'être bon marché, vend en moyenne la paire d'escarpins 750 dollars.

Plus c'est cher, plus c'est beau 

Que voulez-vous? Comme pour la lingerie fine, la cherté fait parle du plaisir. Elle contribue à rendre l'objet désirable. Tout le monde veut ainsi des Louboutin en 2014. Né en 1964, le Français, qui a créé sa firme en 1991, a succédé aux défunts Perugia, Salvatore Ferragamo ou Roger Vivier. Il n'y a de place que pour une superstar. Ses soldes créent donc à Paris des files aussi longues que celles pour acheter des pommes de terre sous Ceaucescu, en Roumanie. Certaines ne peuvent cependant pas attendre jusque là. Il semble que, même dans les banlieues déshéritées (on dit de nos jours "sensibles"), il y ait des filles prêtes à se priver de tout pour avoir leurs Louboutin tout de suite. 

Le Français a la parole dans l'album carré sorti à Lausanne par Pierre-Marcel Favre. Mais il n'apparaît pas dans l'image. Questions de droits, peut-être. Il faut dire qu'il y avait suffisamment à mettre en évidence sans lui. Des choses tenant davantage de la sculpture que de l'accessoire vestimentaire. A moins d'avoir le yeux rivés au sol, nul ne peut du reste correctement voir l'objet. Il suffit d'ailleurs de regarder certaines vitrines de luxe. Les escarpins s'y voient hissés sur des socles, à la manière des œuvres d'art.

Une invention des années 1950 

Le texte liminaire reste assez bref, et c'est tant mieux. Il n'apporte rien d'essentiel. Y est question de l'histoire de la chaussure en général d'abord, puis de celle du talon aiguille. Le stiletto (comme le stylet, ou petit couteau) n'est en effet apparu que dans les années 1950, à la terreur de maîtresses de maison. Les pointes métalliques trouaient àl'époque leurs précieux parquets. Les années 1960 et 1970 ont été, contre-culture et féminisme aidant, peu favorables à ces instruments de torture. Ceux-ci auraient ensuite opéré un fulgurant retour selon Emilienne Angle et François Bernaschina. Ils donneraient en fait de l'asurance. Mais attention! Il ne faut pas généraliser. Certaines filles très à la mode en resteront toujours en baskets griffés. Il faut dire que chez ces derniers, ce ne sont pas les talons, mais les prix qui ont pris l'ascenseur. Et, comme je l'ai déjà insinué, rien n'est plus beau que ce qui coûte cher!

Pratique

"De l'escarpin au stiletto" d'Emilienne Angle & François Bernaschina, aux Editions Favre, 160 pages. Photo (DR): Des escarpins noirs de Casadei, illustre maison italienne, fondée en 1954. Austères, simples, ils font figure de classiques.

Prochaine chronique le mardi 22 juillet. Mode, toujours. Peter Knapp passe l'été (et une partie de l'automne) au château de Penthes.

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