Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/La "Dolce Vita"de Lausanne, club mythique

L'endroit aurait pu se nommer le «Barock». Un coup de dés en a décidé autrement. C'est l'autre nom en lice, la «Dolce Vita», qui a gagné. Ainsi est né en avril 1985 le «music club» succédant au «Cabaret Orwell» pour faire vibrer les soirées lausannoises. L'aventure allait durer exactement quatorze ans. En avril 1999, la «Dolce Vita» mettait la clé sous un paillasson du genre métaphorique. Quoique devenue mythique, la boîte n'avait rien de bien luxueux. Elle tenait plutôt de l'asile de nuit, en dépit du passage de musiciens alors reconnus. 

La «Dolce Vita» fait paradoxalement aujourd’hui l'objet d'un album luxueux. Toilé de noir, tiré sur du beau papier avec des photos en noir et blanc bien imprimées, le livre témoigne d'un certain embourgeoisement dû au temps. La chose se sent en découvrant le nom des auteurs. Devenu un documentariste reconnu, Fernand Melgar («Vol spécial», «L'abri»...) confie ses souvenirs de tribus urbaines pissant à même le mur. Lui succède Stephan Eicher qui, selon son ami Philippe Djian, évoque encore le lieu comme «d'une ancienne petite amie à laquelle on reste fidèle éternellement.» A son habitude, Pierre Keller parle surtout de lui. Un lui qui n'était pas encore un notable jouant des coudes et de son autorité.

Sang froid et sang chaud

L'aventure qu'ils racontent semble hors norme dans le monde actuel, bien lisse, des centres villes. Entre 1980 et 1982, «Lôsane» avait «bougé». Un club s'était vu accordé à une jeunesse bien turbulente. Le syndic Paul-René Martin avait prévu des incidents. «Je vous demande de garder votre sang-froid en toutes circonstances.» Une prière difficile à satisfaire pour une clientèle ayant précisément le sang chaud. Il y aura des excès, dont les victimes seront finalement certains clients. Les auteurs des différentes contributions ne comptent plus les amis morts de la drogue, du sida ou par suicide. Ils sont bien conscients de constituer des survivants. 

Nostalgique (1985, c'est loin, le «Cabaret Orwell» encore davantage), le livre tient du florilège et de la trace. Il remet en mémoire tous les concerts qui se sont donnés et les gens qui auront passé par là, des Chili Red Hot Pepper à Keith Haring (qui consacre plusieurs pages dans son journal à la «Dolce Vita») en passant par Alain Bashung, Noir Désir, Christian Marclay, Bérurier noir et biens des noms aujourd'hui un peu oubliés. C'est qu'on vieillit vite, dans le mode du rock! Tout le monde ne s'y transforme pas en dinosaure.

Avant tout des images

Coordonné par les «anciens» Blaise Duc, Marc Ridet et Stephan «Mandrax» Kohler, le livre doit évidemment beaucoup à ses images. Les plus anciennes et les plus frappantes sont dues à Yves Leresche, qui en avait déjà montré plusieurs dès 1991 dans l'expo photo fribourgeoise organisée dans le cadre du 700e anniversaire de la Confédération. Elles prennent la température de manière inoubliable. D'autres, plus léchées, plus impersonnelles aussi, sont signées Benoît Peverelli ou Catherine Ceresole. Il y a des affiches et des «flyers». C'est une somme. Les auteurs s'excusent du reste par avance vis à vis de «celles et ceux que nous aurions oubliés». 

On aimerait bien qu'un tel travail existe pour le «New Morning», pendant genevois ô combien plus sage de cette «Dolce Vita» où j'avoue n'être jamais allé. Les souvenirs sont en train de s'effacer. Et pourquoi rien sur le «Ba-Ta-Clan», la légendaire boitée genevoise à strip-tease, qui a fermé ses porte vers 2010 après soixante ans de service? Lorsque j'avais signalé sa fin à la «Tribune de Genève», ou je travaillais alors, le sujet avait été jugé sans intérêt. Il ne l'était pas.

Pratique 

«A Music Club, Dolce Vita, Lausanne Swizerland», ouvrage collectif, aux Editions L'Age d'homme, pages non numérotées. Photo (Yves Leresche): Keith Haring à la "Dolce Vita".

Prochaine chronique le vendredi 29 mai. Rencontre avec Kader Attia, qui expose au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne.

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