Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/La décoration selon William Haines, histoire d'un recyclage réussi

Crédits: DR

C'était l'enfant du siècle. William Haines se prétendait né peu après minuit le 1er janvier 1900. On sait depuis le livre de Kenneth Anger (paru en 1984) que c'était en fait le 2. Il y a eu d'autres révélations. Anger ne savait apparemment rien de sa première grande fugue à 14 ans. William était parti avec un homme mûr, éprouvant pour lui des sentiments fort peu paternels. Ils avaient tous deux ouvert dans un autre Etat (à Hopewell, il faut le faire!) une maison de jeu servant un peu de bordel. Haines n'était rentré à la maison que trois ans plus tard pour soutenir sa large famille. Son père avait mentalement craqué. 

La suite connue conforte le récit fait dans «Retour à Babylone». L'enfant prodigue fait des études. Il se met au travail, où il s'ennuie. En 1922, il gagne un concours national pour trouver de nouvelles vedettes. Choisi sur des milliers de jeunes gens par la «talent scout» Bijou Fernandez (là, il faut aussi le faire!), avec pour équivalent féminin Eleanor Boardmann (qui deviendra en effet une star), il entre par la petite porte à Hollywood. Beaucoup de petits rôles dans de petits films. Muets, évidemment. La montée est lente, mais progressive. A la fin des années 20, à la MGM, Haines, qui tourne six longs-métrage par an en moyenne, fait partie des cinq noms rapportant le plus d'argent. Il incarne les jeunes gens conquérants et délurés dans l'Amérique optimiste d'alors. Son passage au parlant s'effectue sans mal.

La fatale année 1933 

En 1933, patatras! Des échos fielleux insinuent son homosexualité. Il faut dire que Haines vit ouvertement avec Jimmy Shields, sans doute racolé sur un trottoir. Le ponte le la MGM le somme de quitter son amant et de se marier pour la forme. Peu importe avec qui, mais une star de préférence. Refus. Peu après, Haines est surpris par la police avec un jeune marin dans des ébats n'ayant rien d'aquatiques. Haines se voit viré séance tenante de la paradisiaque MGM. Aucun studio n'en veut plus, si ce n'est Mascot, sur «Poverty Row». Haines y accepte un ou deux films à très, très petit budget. 

Que faire? Passionné de décoration, Haines a ouvert dès 1930 un magasin, que tient Jimmy. Il dispose aussi de trois vraies amies dans le milieu cinématographique. Et pas n'importe lesquelles! Marion Davies est la maîtresse officielle de Randolph Hearst, le milliardaire magnat de la presse. La brune Joan Crawford et la blonde Carole Lombard ont atteint le faîte de leur carrière. Haines commence par la maison de cette dernière. Il en fait l'antithèse du décor blanc alors en vogue. De la couleur partout, quelques meubles anciens, des tissus imprimés et de voluptueuses courbes. Il refuse d'être payé. Mieux vaut que Carole montre à tout le monde son nouvel intérieur.

La folie Sunnyland 

C'est le triomphe, suivi par celui de l'extravagante demeure de Joan Crawford. La cité du cinéma s'arrache Haines. Les acteurs. Les producteurs. Ce génie sait mettre en valeur vos impressionnistes. Il a des idées pour cacher les salles de projection. Il vous fait des jardins d'intérieur sensationnels. A Cathedral City, près de Palm Spings, l'ex-acteur aura ainsi cinq ans pour créer Sunnyland en pierres de lave du Mexique et marbre rose du Portugal. Une maison dont les chambres sont séparées par des plantes et des orchidées... Le tout dans une Amérique officiellement en Crise. 

Haines vit toujours avec Shields. «Le seul mariage solide de Hollywood», déclare à qui veut l'entendre Joan Crawford, dont Haines demeure un des rares proches. Les décennies n'ont aucune prise sur son succès. C'est le goût des années 50, puis 60. Il se retrouve même approché par Nancy Reagan. L'apothéose arrive en 1969. Il s'agit de l'ambassade des Etats-Unis à Londres, refaite pour le nouvel envoyé. Un grand collectionneur nommé Walter Annenberg. La «déco» coûte un million de dollars de l'époque. Multipliez par dix au moins. L'ambassadeur ne tarit pas d'éloges sur le «capitaine Haines», qui sait faire preuve de goût, associer des artisans et diriger un énorme chantier. Haines meurt d'un cancer en 1973. Sa (grosse) fortune va à ses sœurs et à Jimmy, qui en profitera peu. Il se suicide après quelques mois. «La vie sans Bill n'a aucun intérêt.»

Des intérieurs souvent disparus 

Quand Anger a écrit, en 1984, beaucoup de décors restaient en place. Il n'en demeure sans doute presque rien. Tout va très vite quand on a trop d'argent. Si Sunnyland tient du monument historique, qu'est ainsi devenue la maison du réalisateur George Cukor, considérée comme un chef-d’œuvre du style 1940 aux Etats-Unis? Pour prendre des exemples européens, on sait qu'il n'y avait déjà plus, vers 2000, qu'un seul décor du grand Oliver Messel. Vers 2010, il restait un unique aménagement de David Hicks, qui régna sur les années 1960-1970 à Londres. 1970, ce n'est pourtant pas si vieux... 

Il arrive du coup que des meubles de Haines passent en vente, aux Etats-Unis. Ils se retrouvent dans les catalogues consacrés aux arts décoratifs du XXe siècle. Prix plus que coquets, quand le tissu a tenu le coup. Le reste se maintient en mémoire par la magie de la photographie. Il était de bon ton de se faire portraiturer sans son logis Haines. Souvenirs, souvenirs... 

Ce texte intercalaire suit celui consacré à «Retour à Babylone» de Kenneth Anger. Il se trouve une case plus haut sur ce site.

Photo (DR): Joan Crawford dans sa maison Haines. Une image des années 1940.

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