Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/La Bodmer future selon Jacques Berchtold

Changement non pas de décor, mais d'acteur. Succédant à Charles Méla, Jacques Berchtold dirige depuis cet été la Fondation Martin Bodmer de Cologny. Un temple de la culture dite "dure". On sait que son fondateur, d'origine alémanique, faisait tenir la littérature entière sur cinq piliers: Dante, Homère, Shakespeare, Goethe et la Bible. Des gens très respectables morts depuis longtemps... 

Avez-vous connu Martin Bodmer?
Un petit peu. Mon père Alfred Berchtold, qui était d'origine zurichoise comme Bodmer, le rencontrait de temps en temps. Nous venions à pied depuis Grange-Falquet. Une vingtaine de minutes à marcher. A l'époque, la maison restait fermée au public. Il fallait s'annoncer à l'avance pour se voir reçu. Inutile de dire que je n'étais pas de l'expédition quand mon père, professeur, et ce grand monsieur avaient à discuter de choses sérieuses. 

Quel est votre parcours?
Je suis né à Genève en 1959. J'y ai fait mon école primaire à Chêne-Bougeries, mon collège à Calvin et des Lettres à l'Université. Je m'intéressais à la germanistique, ce qui a joué un rôle dans ma récente nomination à la Bodmer. La part allemande de la bibliothèque est très grande. Elle intéressait peu mon prédécesseur, même s'il a monté des expositions autour de Friedrich Dürrenmatt et de Karl Gustav Jung. 

Vous avez ensuite enseigné.
Un tout petit peu dans le secondaire, à la Gradelle et à Calvin. Il s'agissait de remplacements prolongés. J'ai ensuite passé aux universités de Berne et de Genève, où j'ai subi le parcours habituel. D'assistant, je suis devenu maître-assistant, puis chargé de cours. Des postes ne donnant aucune sécurité pour l'avenir. J'ai donc postulé à Paris, après avoir écrit et soutenu une seconde thèse, comme le veut le parcours académique français. J'ai été tout de suite pris à la Sorbonne, où j'ai découvert un univers très compartimenté. Pour le XVIIIe siècle, nous étions cinq. Il y avait Monsieur Voltaire ou Monsieur Diderot. Je suis devenu Monsieur Rousseau. Cela m'a semblé limitatif après Berne, où je sautais du médiéval Chrétien de Troyes au contemporain Claude Simon. 

Rien que des auteurs sérieux...
Vous savez, j'ai été formé par ce qu'on a appelé "l'école de Genève", avec Jean Starobinski, Michel Butor ou George Steiner. Ces gens ne visaient pas à redécouvrir de petits auteurs inconnus. Pour eux, il fallait en rester aux phares. Ce sont bien sûr des écrivains sur lesquels il a été beaucoup dit et écrit. Le défi à relever est de toujours trouver du nouveau à leur propos. J'ai ainsi pu rester Monsieur Rousseau quatorze ans à Paris, tout en jouant au pendulaire. Cinq jours dans le capitale avec mes élèves et deux en famille à Genève. La chose n'avait rien de dérangeant. Un TGV aide beaucoup à préparer ses cours, corriger ses copies et rédiger des articles de revue. 

Quel est à Cologny votre cahier des charges?
Multiple! Nous gardons l'image d'une bibliothèque globale admirable, mais élitaire. Il me faut ouvrir la citadelle à un public plus large. Cela suppose une visibilité accrue. Une accessibilité encourageante. Une médiation, à laquelle je ne suis moi-même pas habitué. La recherche de mécènes doit par ailleurs se poursuivre. La Fondation a de l'argent pour tourner sur le plan administratif avec une équipe se montant à quinze personnes avec les engagements récents. La moindre exposition nécessite des apports financiers extérieurs. Ce n'est pas tout! Il m'incombe aussi de tisser des liens d'amitié et de partenariat, notamment avec la Suisse alémanique. 

Pouvez-vous rappeler l'importance du fonds de la Bodmeriana?
Nous avons 130.000 volumes. L'ensemble tend à s'accroître. Beaucoup d'amateurs pensent que le destin de leur bibliothèque est de finir chez nous. De ce fonds, nous ne pouvons montrer que 300 livres à la fois. Au départ, la Fondation pensait que les expositions pouvaient durer trois ans. Un rythme qui semble aujourd'hui très lent. Le subventionnement du Département de l'Instruction publique, dont je me félicite, suppose des visites de classes. Il faut donc multiplier les expositions temporaires, qui dopent par ailleurs un public se montant à 20.000 personnes les bonnes années... 

Des manifestations forcément aussi chères que celle, toute récente, sur Alexandrie?
Non. Il faut se montrer raisonnables dans leurs budgets. Cela dit, c'est moins la dépense qui importe que l'équilibre des comptes. Chaque présentation temporaire devrait aboutir à une opération blanche. N'oubliez pas que je ne dispose pas d'une enveloppe spéciale pour les monter! 

Vous proposez aujourd'hui Sade. Quels sont les projets?
Il faut prévoir les sujets très longtemps à l'avance. Sans les plomber, bien sûr! Une mobilité doit se voir maintenue. Pour le moment, nous planifions jusqu'en 2018. Je peux vous dire que la Fondation se penchera en 2016 sur les 200 ans de la naissance de Frankenstein à Cologny. Elle fera le lien avec le roman gothique anglais, dont la noirceur reste loin de Sade. Sade ne faisait pas appel au fantastique. En 2017, il y aura Goethe et la France, avec Germaine de Staël comme passeuse. Elle est morte en 1817, et on m'a rendu attentif à l'importance médiatique que revêtent aujourd'hui les anniversaires. En 2018, il y aura la matérialisation d'une projet tenant au cœur des héritiers Bodmer. Il s'agira de parler du livre et du jardin. 

Vous avez parlé tout à l'heure de partenariats.
Ils seront de tous ordres. Pour nous,il s'agit d'abord de collaborer avec des institutions genevoises, comme l'encourage le responsable de la culture Sami Kanaan. Avec Sade, il y aura des extensions aussi bien au Mamco, qu'à la Comédie, où Hervé Loichemol montera "Français, encore un effort pour être républicains", ou aux Cinémas du Grütli, dont la programmation s'est vue modifiée pour nous épauler. Voilà pour le volet local. Nous entendons cepedant aussi que nos expositions circulent désormais à l'étranger. Pour Frankenstein, il faut faut la Grande-Bretagne. Nous prévoyons aussi un Henri Michaux passant par la Belgique. Photo (Pierre Abensur): Jacques Berchtold à la Fondation Bodmer. 

Cet article accomopagne celui sur l'exposition Sade, situé juste au dessus.

 

 

 

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