Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/La biographie non autorisée de Luc Besson fait mal

Crédits: Stéphane Desakutin/AFP

«Je n'ai jamais rencontré Luc Besson.» La première phrase du livre de Geoffrey Le Guilcher donne le ton. Le réalisateur restera un sujet de recherche. Une enquête par ailleurs semée d'embûches. Les proches du cinéaste resteront cois. Ils risqueraient gros. Luc ne supporte plus la moindre critique. Pour rester son ami, il faut adhérer à sa personne et à ses projets. Jean-Marc Barr, l'acteur du «Grand bleu» en sait quelque chose. Après la première calamiteuse du film à Cannes, où il avait été sifflé en 1988, le comédien s'était permis quelques plaisanteries afin de détendre l'atmosphère. Mal lui en a pris. Besson ne lui a plus jamais adressé la parole. Dix ans plus tard, Barr lui a écrit une lettre pour tenter une réconciliation. Il attend toujours la réponse. 

Ironiquement, sur la page de garde, l'auteur pose une citation de l'auteur du récent «Lucy». «L'ego, dans le cinéma, c'est malheureusement ce qui mange tout.» Celui de Besson ne connaît pourtant aucune limite. Ce fils d'un champion de culturisme et d'une instructrice de plongée manifeste vite sa volonté. Le Guilcher met en exergue une scène fondamentale. Luc a 20 ans. Nous sommes en 1979. Le jeune homme se rend à la banque pour déposer 50.000 francs prêtés par un ami venant de faire un héritage. A partir de ce petit capital, il veut obtenir un emprunt pour réaliser des courts-métrages. Le conseiller pouffe. «Hors de lui, le garçon cesse toute diplomatie. Il se lève et s'approche à quelques centimètres de son interlocuteur. «Je m'appelle Luc Besson, Essayez simplement de vous souvenir de ce nom.» Devenu réalisateur, Luc invitera à chaque première ce banquier. Il ne viendra jamais.

Aucun frein intellectuel 

Tout sera pourtant allé à toute vitesse. Luc a une force de travail incroyable. Une ambition forcenée. Un culot inouï. Aucune barrière intellectuelle ne le freine. Comme dira plus tard un patron de la Gaumont, «il a le système de pensée d'un adolescent avec l'intelligence de François Mitterrand». A 24 ans, Luc signe son premier long-métrage, «Le dernier combat», qu'il tourne par provocation en noir et blanc et sans dialogues. C'est un succès public, mais aussi critique. Le seul que Luc ait jamais obtenu. Dès «Subway», réalisé à 26 ans en 1985, la presse va se déchaîner contre Besson, qui se montrera cruellement blessé. Le cinéaste voudrait être aimé par tout le monde, comme l'indique le sous-titre du livre. «Depuis l'adolescence, l'obsession de Luc tient en un mot, répété sans cesse, la reconnaissance.» 

C'est bien là le problème selon Le Guilcher, qui signe une biographie «non autorisée» à l'américaine, les deux mots se voyant inscrits en rouge (et en énorme) sur la couverture. Besson voudrait concilier la chèvre et le chou. D'une part, nul ne s'applique comme lui à lancer ses longs-métrages comme des produits, avec d'énormes campagnes de pub', des contrats passés avec des firmes comme Audi et une quantité de dérivés allant du livre au t-shirt. De l'autre, Luc se voudrait un auteur, à l'instar d'Orson Welles ou d'Alain Resnais. Le grand écart que réussit Steven Spielberg, devenu son modèle. Seulement voilà! Pour les critiques, Besson n'est pas Spielberg. Il n'entrera jamais dans les histoires du 7e art, si ce n'est par une liste de chiffres d'entrées. «De «Nikita» à «Lucy», les films qu'il réalisés totalisent 52 millions d'entrées en sales et dépassent trois milliards d'euros en recettes cumulées.»

Connexions politiques 

On n'aura du coup jamais vu un «wonder boy» autant s'aigrir. Bessson, c'est l'homme des procès. C'est celui de l'isolement de luxe. Après des problèmes avec le fisc français (mais qui n'en a pas?), il vit aujourd'hui en famille «bunkerisé» dans une cité pour riches, à Los Angeles. Le cinéaste n'en sort que pour relever un nouveau défi. Depuis quelques jours, c'est le tournage de «Valerian». Budget: 170 millions. «Le propre de la mégalomanie c'est de voir toujours plus grand.» Or il manque toujours au tableau de chasse du Français un «tentpole». Un titre dont les recettes se révéleraient si colossales qu'elles permettraient de financer des films moins rentables pendant des années. Mais pour cela, il faudrait un milliard de dollars... 

Or, comme nous l'apprend «Luc Besson, l'homme qui voulait être aimé», Besson a plusieurs fois frôlé la catastrophe. Il y a l'énorme projet d'EuropaCorp dans la Cité du cinéma de Saint-Denis, qui lui vaut encore beaucoup d'ennuis légaux, même si le cinéaste a toujours été protégé par des politiciens de tous bords, de Sarkozy à Laurent Fabius (certaines pages se révèlent édifiantes en la matière). Il y a des échecs commerciaux, dont «Les aventures d'Adèle Blanc-Sec» (2010) ou «The Lady» (2011). Les usines Besson ont souvent tourné grâce aux produits hyper-commerciaux que Luc produit, comme la série «Taxi». Mais là aussi, le système peut se déglinguer. Luc utilise ses cinéastes comme des pions. L'homme a ainsi fini en procès avec le seul cinéaste ayant ait osé lui résister. Bon pour l'ego peut-être, mais pas pour l'image.

Pas de réaction 

Il y a beaucoup à apprendre dans ce livre, où l'art s'efface devant le pouvoir de l'argent et le pouvoir tout court. Son auteur, 29 ans à peine, est parvenu à se procurer des documents ultra-confidentiels comme le «courrier d'alerte des commissaires aux comptes d'EuropaCorp», daté du 8 septembre 2014, ou les lettres de Besson au fisc. Il y a de quoi soulever des tollés. Jusqu'ici, Besson n'a pas répondu. Il s'est dit trop absorbé par les prises de vue de «Valerian», adapté de la bande dessinée Pierre Christin, Jean-Claude Mézières et Evelyne Tranlé. Si Besson se veut un auteur, il n'en travaille pas moins pour le grand public d'aujourd'hui, formés d'ados de vieux ados. Point final.

Pratique 

«Luc Besson, L'homme qui voulait être aimé», de Geoffrey le Guilcher aux Editions Flammarion Enquête, 320 pages.

Photo: Luc Besson, dont le portrait actuel comporte plus d'ombres que de lumières.

Prochaine chronique le mardi 2 février. L'Elysée propose à Lausanne le potographe Werner Bischof, né en 1916.

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