Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/"La Belle Epoque de l'ornement" dans l'architecture genevoise

Autant le dire tout de suite, le livre est magnifique. Il s'agit en plus d'un travail de fou. Björn Arvidsson a utilisé le dessin vectoriel afin de restituer «La Belle Epoque de l'ornement» à Genève entre 1890 et 1920. Dix ans de travail. Ce diplômé en communication visuelle a ainsi tiré le meilleur de sa formation à la HEAD, preuve que cette école peut parfois servir à quelque chose. Le dessinateur a aussi su s'associer à l'historienne Fabienne Favralo, qui situe ces interventions décoratives dans le cadre de l'architecture locale. L'ouvrage acquiert du coup une base scientifique faisant ressortir de l'ombre quantité de noms. Qui a entendu parler, depuis l'aube du XXe siècle, de Léon Bovy, de Jacques van Leisen ou d'Edouard Chevallaz? 

Ce gros livre va courageusement à l'encontre des idées reçues, que diffusent depuis des générations les architectes. Des gens qui se révèlent souvent aussi conformistes que dogmatiques. Depuis le Viennois Adolf Loos, on sait que l'ornement constitue pour eux un crime. Seuls doivent compter la ligne et la fonction. C'est ainsi d'ailleurs que leur art a failli disparaître, dans les années 1960 et 1970, au profit de produits sortis tout droit de bureaux d'ingénieurs. Il y a trois décennies seulement qu'on a vu réapparaître de véritables créations ambitieuses, avec tous les abus que cela suppose aujourd'hui.On a trop vu, depuis trente ans, de «gestes architecturaux» dus à quelques superstars à l'ego hypertrophié.

Eclectisme et Heimatstil 

Mais revenons aux décors des années 1890-1920, que les associations patrimoniales ont beaucoup tardé à prendre en compte. L'éclectisme et l'historicisme ne méritaient pas selon elles de se voir conservés. Les auteurs ont ici divisé leur sujet en trois. Il y a d'abord le mélange de styles caractérisant la fin du XIXe siècle. Genève reste alors à la traîne de Paris. Le «style beaux-arts» y domine. Il suffit de penser au Grand Théâtre de Jacques-Elysée Goss, qui construisit par ailleurs plusieurs immeubles de rapport dans la ville. Vient ensuite l'Art Nouveau, avec deux branches bien distinctes. La tendance internationale, issue de Bruxelles et de Londres, se distingue du Heimatstil, supposé suisse et qui invente en fait une architecture nationale de toutes pièces en piquant des idées un peu partout dans la Suisse alémanique médiévale. 

C'est ce "corps central" qui retient à juste titre le plus l'attention des auteurs. Arvidsson s'est autant passionné pour les carreaux de céramique des sols ou les peintures murales des vestibules que pour les façades. Il a redessiné chaque balcon (1). Chaque porte aussi, puisque son étude s'arrête au seuil des appartements. Le dessinateur a ainsi brossé non seulement le portrait d'une centaine de maisons, mais établi une sorte de banque de données. Comme le dit Fabienne Fravalo (2), «chaque élément de décor a été envisagé dans son intégration à un ensemble.» Or cet ensemble peut se révéler répétitif dans certains bâtiments à moindre budget. Si certaines créations sont restées purement artisanales (on pense aux ferronneries des frères Wanner), d'autres sortent d'un catalogue de modèles semi-industriels, qu'il a fallu identifier. La dernière partie du livre traite enfin l'assagissement des années 1910, années de repli où le décor se fait discret, même si les oiseaux stylisés du 1, rue Charles-Giron devaient à l'origine péter de couleurs.

Un patrimoine souvent en mauvais état 

Ces quelques cent immeubles, le passant les voit tous les jours sans les regarder, sauf peut-être la célèbre «Maison des Paons» de MM Cavalli et Golay au 7, avenue Pictet-de-Rochemont. Certains semblent pourtant d'une qualité exceptionnelle. Les auteurs citent ainsi les halls des 75 et 77 boulevard Saint-Georges, que j'ai eu l'occasion d'admirer lors de «Journées du patrimoine» ou le 6, boulevard de la Tou Son créateur reste inconnu alors que le 4 voisin, où j'ai habité, est de Léon Bovy. Les peintures en apparaissent étonnantes au dessin vectoriel, qui rétablit leur fraîcheur initiale. Car ces décors sont non seulement menacés d'un fâcheux coup de badigeon. Ils demeurent souvent à l’abandon. La plupart mériterait une restauration. Le résultat donnerait le même choc que quand le 13, rue des Vollandes (un immeuble d'Eugène Corte) a retrouvé les couleurs de ses fresques extérieures Art Nouveau il y a quelques années. 

On le voit. Non seulement «La Belle Epoque de l'ornement» constitue de la belle ouvrage, mais il s'agit encore d'un ouvrage utile. Il ouvre les yeux. Les seuls mécontents seront sans doute, comme je l'ai dit, les tenants du modernisme à tout crin, qui sont souvent de redoutables pisse-froid. Pour eux, le chef d’œuvre des chefs d’œuvre genevois reste le pur, le sobre, l'ennuyeux pour tout dire «Immeuble Clarté» du Corbusier. L'homme qui bannissait tout fioriture. Eh bien, il n'y a pas que le Corbusier dans la vie, pour autant qu'il y ait une vie chez Le Corbusier! 

(1) Il se rencontre curieusement peu de vitraux alors dans les maisons genevoises, alors que La Chaux-de-Fonds et Lausanne ont pu en dresser d'étonnants inventaires chez eux.
(2) J'aime moins lire Fabienne Fravalo disant qu'il s'agit d'une rupture avec le calvinisme genevois. Il suffit de voir les décors imaginés chez nous au XVIIIe siècle. C'est plutôt riche.

Pratique

«La Belle Epoque de l'ornement, 1890-1920» de Björn Arvidsson, textes de Fabienne Fravalo, aux Editions In Folio, 407 pages. Photo (tirée de l'ouvrage): Deux pages montrant bien les parti-pris de Björn Arvidsson.

Prochaine chronique le dimanche 27 décembre. Le Musée des Tissus de Lyon menacé de fermeture.

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