Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / L'historien Michel Pastoureau se met au vert

On est vert de rage ou de jalousie. Les paradis de l'enfance, eux aussi, se révèlent verts. Toutes les couleurs possèdent des aspects ambivalents. Certaines d'entre elles apparaissent pourtant plus chargées de valeurs symboliques que d'autres. Il n'y aurait pas grand chose à dire du violet, pourtant lié aux évêques, ou à l'orange, qui a brièvement envahi le design vers 1970. 

Né en 1947, Michel Pastoureau a passé toute sa carrière, pourtant précoce, à étudier les couleurs. Ce petit-cousin de Levi-Strauss leur a fait traverser l'histoire, depuis les origines. Les générations ne les perçoivent en effet pas de manière identique. Dans "Vert, histoire d'une couleur", qui vient de paraître après "Bleu" (2000) et "Noir" (2008), l'auteur s'interroge d’ailleurs sur le sens optique des Anciens. Distinguaient-ils certains tons, vu la pauvreté de leur langage en ce domaine? Athéna avait les yeux pers, certes. Mais le mot peut aussi bien suggérer un bleu-vert qu'un bleu-violet, genre Liz Taylor...

Une couleur diabolique

Les Grecs ne parlaient donc pas du vert, qui se trouve pourtant beaucoup dans une nature même asséchée. C'est l'incarnation printanière de la vie. D'où un caractère saisonnier, éphémère et transitoire. Le vert représente l'instabilité. En matière d'art et de textiles, il est d'ailleurs longtemps demeuré difficile, voire impossible à fixer. Signe de luxe, les riches Romaines faisaient du coup teindre en vert de fines cotonnades d'Egypte ou des soies importées d'Orient. Chacun savait qu'elles ne pourraient les arborer que quelques fois... 

Au Moyen Age, la grande époque du médiéviste Pastoureau, le vert devient d'abord courtois. Il apparaît dans les tournois, associé aux jeunes chevaliers. Les choses changent aux XVe et XVIe siècles, marqués par des tensions et des peurs. Le vert se voit alors lié aux poisons et aux sorcières, des dames qui intéressaient peu les périodes précédentes. Il est donc maléfique. Il s'agit un peu de celui des comédiens, affolés par cette couleur, comme de celui des tables de casino, où un ton émeraude représente malgré tout l'espoir. On s'est demandé si l'adoption du vert par l'islam a joué un rôle négatif. Sans doute pas, selon l'historien.

Pharmaceutique et écologique 

Le vert tombe ensuite dans l'oubli. Il s'agit désormais d'une nuance secondaire. La science a confirmé ce pronostic. Il s'agit d'un mélange de bleu (la couleur la plus prisée des Occidentaux), et de jaune. Seul Napoléon, qui affectionne un sapin un peu triste appelé depuis le "vert Empire", le met en vedette. Les débuts du XXe siècle amènent même une mise à l'écart. On sait que les peintres abstraits, ou du moins ceux du genre biscuit sec comme Mondrian, se contentent du rouge, du jaune et du bleu. Les trois "primaires". 

En 2013, le vert est rentré en grâce. Il se situe en second (derrière le bleu, donc) des préférences populaires, détrônant le rouge, la couleur par excellence de l'Antiquité et du premier Moyen Age. Son sens est devenu positif. Le vert ne sert plus aux empoisonneurs, mais aux pharmaciens. La Planète se doit de redevenir verte. Aucune autre tonalité de l'arc-en-ciel ne possède ses partis politiques dans le monde entier. Tout ce qui est vert semble actuellement bon, sauf peut-être la langue verte. On a le feu vert.

Le rouge et le blanc restent à venir

Très illustré, le livre se lit comme du Michel Pastoureau. Autrement dit d'une traite. Aucune connaissance préalable ne semble requise du public. Il suffit d'une bonne dose de culture générale. Il devrait y avoir deux suites; l'auteur reste encore vert pour ses 66 ans. Il nous mitonne donc un "Blanc" et un "Rouge". Deux couleurs elles également peu innocentes. Portez-vous du blanc? Et à quoi associez-vous le rouge? A une lanterne ou aux feux de l'enfer?

Pratique

"Vert, histoire d'une couleur", de Michel Pastoureau aux Editions Seuil, 240 pages. "Bleu" et "Noir" avaient déjà paru chez le même éditeur. Pastoureau a reçu le Prix Médicis de l'essai en 2010 pour "La couleur de nos souvenirs". On lui doit aussi une histoire de l'ours ou, plus récemment, du cochon. Photo (DR): symbole d'une réhabilitation, la phamacie.

 

Quatre autres livres à lire sous le vert sapin

1704, le Salon, les arts et le roi. Au printemps dernier, le château de Sceaux, près de Paris, proposait une exposition novatrice dans l'une de ses dépendances. Il s'agissait de reconstituer le Salon de l704, qui s'était tenu dans la Grande Galerie du Louvre. Se retrouvait aux murs une partie des quelque 500 œuvres alors proposées alors au public (Coypel, Boullogne, Santerre, Jouvenet...). La France connaissait en cette fin de règne une situation catastrophique. Aux défaites militaires et à la débâcle économique s'ajoutait une impression de déclin intellectuel et artistique (déjà...). Les toiles, gravures et sculptures présentés illustraient en fait la transition entre le "grand genre" louis-quatorzien et le "petit genre", plus aimable, du XVIIIe siècle. La manifestation, qui suivait celle de 1699, restera sans suite immédiate. Le premier Salon régulier se déroulera dès 1725. Le catalogue, établi par Frédérique Lanoë et Dominique Brême, n'était pas près à temps. Le voici. Il s'agit d'un ouvrage pointu, mais réellement approfondi. (Silvana Editoriale, 255 pages)

Les momies égyptiennes. Conçues pour affronter l'éternité, ou en tout cas faites pour durer, les momies exigeaient tout un savoir-faire. Ce dernier n’est pas né d'un coup, comme l'expliquent dans un ouvrage très vivant (joli contraste...) Amandine Marshall et Roger Lichtenberg. L'égyptologue et le radiologue se sont en effet associés pour montrer comment, des premières tentatives partielles, concernant quelques éléments du corps, on en est arrivé sous le Nouvel-Empire à un art complexe. Ce dernier se maintiendra jusque sous les Romains, voire au-delà. C'est l'islam qui s'opposera à ce traficotage des cadavres, où les viscères et le cerveau font chambre (mortuaire) à part. Un corps de métier perfectionnera sans cesse les procédés destinés à préserver l'enveloppe charnelle. Avec des accrocs parfois! Dans la précipitation, il y avait des accidents et la momie rendue à la famille restait loin de la perfection requise sous ses innombrables bandelettes. Il est même arrivé qu'on se trompe de destinataires endeuillés... (Fayard, 271 pages)  

Collection Jean Bonna, Dessins des écoles du Nord, du XVe au XVIIIe siècle. Tome 2! Il y a quelques années, Nathalie Strasser, qui s'occupe du petit musée formé à Genève par l'ex-banquier Jean Bonna, avait déjà publié les dessins italiens. "Il s'agissait d'un plus gros ouvrage, comme le sera bientôt celui consacré aux feuilles françaises", explique l'intéressée. Il lui a cette fois fallu étudier un ensemble modeste par la taille, certes, mais souvent de haute qualité (Rembrandt, Goltzius, Hoffmann...). Il s’agissait de démêler les mains et de conforter les attributions. On a énormément dessiné en Allemagne, et surtout en Hollande... Le résultat donne ce qu'on appelle un livre de consultation. Il suggère aussi l'idée d'une collection presque achevée. Une publication, surtout aussi luxueuse, tend souvent à figer une collection, même s'il reste toujours possible de faire des "addenda". (Silvana Editoriale, 181 pages). 

Sigmar Polke. Né en 1941 dans l'actuelle Pologne, Polke a fait partie des rénovateurs de la peinture allemande à partir des années 1970, tout comme Gerhard Richter ou Georg Balelitz, autres transfuges de l'Est à l'Ouest. Comme bien des contestataires, l'homme a fini plus bardé de prix artistiques qu'une vache de combat suisse peut l'être de cocardes. Polke, qui a donné avec le temps des toiles presque aussi gigantesques que celles de son compatriote Anselm Kiefer, est décédé en 2010. Il fait jusqu'au 2 février 2014 l'objet d'une exposition au Musée de Grenoble. En voici le livre catalogue. Il offre beaucoup de reproductions, où l'amateur reconnaîtra l'usage immodéré que l'artiste faisait d'images trouvées. Il y a bien sûr aussi là un peu de texte, jouant à peu près le même rôle que la feuille de salade dans certains plats du jour. Il n'est pas vraiment destiné à la consommation. Il faut dire que MM. Guy Tosato, directeur du musée, et Bernard Marcadé jargonnent beaucoup. (Actes Sud/Musée de Grenoble, 182 pages.

Prochaine chronique le dimanche 22 décembre. Danse et vidéo au Centre d'art contemporain d'Yverdon. Pour une fois, les deux arts sont à égalité. 

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