Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/L'historien Michel Pastoureau parle du rouge, des roux et des rousses

Crédits: Columbia Pictures

C'est «la» couleur. Ou plutôt, c'était. Attaqué de toutes parts depuis le XIIIe siècle, le rouge a peu à peu perdu sa prééminence. Il n'en reste aujourd'hui presque rien, si ce n'est un signe d'excentricité. Alors que les appartements et les vêtements quotidiens se font blancs, gris, beiges et noirs, il faut de l'audace (et de l'argent) pour rouler en Ferrari ou porter des souliers de Christian Louboutin, dont seules les semelles se révèlent en fait pourpres. Un signe peut-être, que cette couleur se foule aujourd'hui aux pieds. 

Il semblait logique que Michel Pastoureau consacre un ouvrage au «Rouge». Il suit celui sur le bleu, qui a inauguré la série en 2000, celui sur le noir de 2008 et celui sur le vert de 2013. Je vous ai par ailleurs signalé l'essai voué cette année par l'historien français au rose. Partiellement repris ici, il se trouvait dans le catalogue de l'exposition du Musée des arts décoratif parisien consacrée à Barbie. Né au XVIIIe siècle, le rose ne possède qu'une histoire courte. Celle d'une nuance devenue assez à la mode pour avoir acquis son indépendance.

La couleur royale 

Mais revenons au vrai rouge. Pour les Anciens, il s'agit de la tonalité royale, celle qui se marie au noir ou mieux encore au blanc, alors perçu comme son exact contraire. Le jeu d'échecs débute ainsi en rouge et blanc. Je rappelle à tout hasard que le vert n'est pas considéré par les Anciens comme une couleur. On s'est du coup demandé au XIXe siècle si la vision humaine avait changé avec le temps. Il n'en est bien sûr rien. C'est la perception intellectuelle qui se modifie. Le vert, associé aux Barbares, semblait alors une sorte de bleu. Une variante sans importance. Qui aurait pensé, en Grèce ou à Rome, que le bleu suivi du vert, deviendraient les tons favoris des Européens? 

Couleur des empereurs, puis du pape, le rouge possédait une force extraordinaire en Occident (1). Il en existait de toutes sortes, tôt maîtrisées par les teinturiers. Au sommet se situait la pourpre, née d'un coquillage exotique et rare. Il y avait aussi la garance, le henné, le kermès ou la cochenille, plus accessibles. De quoi se mettre sous une bannière de feu et de sang. Pour ce qui est de l'amour, du moins naissant, c'est moins sûr. Au Moyen Age, on l'aurait paradoxalement vu vert tendre, comme le printemps. En revanche, le rouge faisait très bien dans les armoiries, une autre spécialité de Michel Pastoureau (avec les animaux dotés d'une forte symbolique). Ces dernières apparaissent quelque part au XIIe siècle. Or plus de 60 pour-cent d'entre elles comportent du rouge. Le rouge dispose alors de toutes les qualités: passion, gloire et beauté.

La montée du bleu 

Et pourtant... Dès le XIVe, le déclin commence. Au siècle précédent, la Vierge, dont l'importance théologique ne cesse de croître, est déjà vêtue de bleu, comme le manteau des rois de France. La couleur du Ciel. Et maintenant, on se met à douter du rouge, comme d'ailleurs des roux et des rousses. Judas était roux, on ne sait trop pourquoi. La Grande Prostituée de Babylone biblique s'habillait d'incarnat. Les sorcières sont donc volontiers rousses (ou plutôt les rousses ont l'air de sorcières). Rita Hayworth (en réalité brune) n'avait pas encore passé par là. «La couleur préférée» devient lentement «contestée». La Réforme, puis en dépit de toute attente, la Contre-Réforme, accentuent cette défiance. C'est l'avènement des hommes et des femmes en noir. Un deuil permanent. Même le pape se met en blanc, autre forme d'achromie.

Il ne reste plus au rouge qu'à se muer en «couleur dangereuse». C'est fait dès le XVIIIe siècle, où le rouge, dont on abuse, devient un maquillage. Ce passage par la mondanité prélude au grand renversement symbolique. Sur le plan politique, le rouge va glisser à gauche, de la Révolution française à la Chine de Mao. Dites «les Rouges» dans un salon, et tout le monde a compris. Le rouge au féminin incarne, lui, la galanterie, ou si l'on préfère la prostitution. Les modèles de Toulouse-Lautrec sont rousses et travaillent dans des bordels aux murs carmins. Une forme de théâtre, et donc d'artifice, puisque les rideaux de ce dernier sont cramoisis.

Un signal de danger 

On comprend ainsi qu'il y ait aujourd'hui des feux rouges, des signaux rouges, des passages (financiers) au rouge, des cartons (sportifs) rouges et que les voitures des pompiers soient rouges. Il y a péril en la demeure. Porter du rouge tient désormais de la transgression. Même les grooms des grands hôtels sont de nos jours revêtus de gris. Le cinéma l'a bien compris. Bette Davis dans «Jezebel» (1938), Marilyn Monroe dans «Niagara» (1953) ou plus encore Maureen Stapleton dans «Interiors» de Woody Allen (1978) choquent par leur robe écarlate. Elles se révèleront redoutables. Plus récemment (2008), l'actrice allemande de «Lola rennt» (2008) a significativement les cheveux d'un carotte agressif. 

«Tel est aujourd'hui le paradoxe du rouge», conclut Michel Pastoureau. «Il n'est aujourd'hui plus notre couleur préférée, mais reste symboliquement le plus fort.» Pour l'historien, devenu auteur populaire (2), il existe une explication. «Sa longue histoire est sans doute devenue trop lourde à porter pour nos sociétés contemporaines, fatiguées de ne plus croire à leurs propres valeurs et tournant chaque jour davantage le dos à leur passé.» Des sociétés à la fois agressives et timides. Même à leur tête. Qui imaginerait François Hollande ou Hillary Clinton en rouge pétard (3)? 

(1) Michel Pastoureau ne s'aventure jamais hors d'Occident, où les codes seraient tout différents.
(2) «Rouge» bénéficie d'un gros lancement en librairie.
(3) Eh bien si! Un lecteur m'a envoyé ce 22 octobre une photo d'Hillary en rouge!

Pratique

«Rouge, Histoire d'une couleur», de Michel Pastoureau, aux Editions Seuil, 216 pages. L'auteur annonce pour la suite un livre sur le jaune, la moins aimée des couleurs. 

Photo (Columbia Pictures): Rita Hayworth, la femme qui a mis les rousses à la mode dans les années 1940.

Prochaine chronique le dimanche 23 octobre. L'Antikenmuseum de Bâle fête ses 50 ans.

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