Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / L'historien Alois Riegl enfin traduit en français

C'est un monument allemand de l'histoire de l'art. Son auteur a été canonisé par toutes les universités où l'on aime les débats d'idées coupant les cheveux en 118. Et pourtant! "L'Industrie d'art romaine tardive" d'Alois Riegl attendait a traduction française depuis plus d'un siècle. Si la version définitive de l'ouvrage, posthume, date de 1927, la première version en a paru dès 1901, alors que son auteur avait 43 ans. 

De quoi parle l'Autrichien dans ce livre monumental, qui arrive jusqu'à nous grâce à Macula, petite maison d'édition basée à Genève? De la fin de l'Antiquité et de ce qu'on appelait jadis "les siècles obscurs". Dès la fin du IIIe siècle, et surtout après le règne de Constantin (mort en 337), la création change de nature. De réaliste et sculpturale, elle devient stylisée et picturale (je simplifie). Comme on le dit à satiété dans la préface et la postface actuelles de "L'industrie d'art romaine tardive", la perception de l’œuvre par son spectateur passe alors "de l'haptique à l'optique". Disons pour être plus clair, que l'haptique (mot inconnu du Petit Robert) est la science du toucher.

Historicité de la perception

Dès lors, tout bascule. Les références ne sont plus les mêmes. Les buts non plus. Le "Kunstwollen" a évolué. Il faut pourtant savoir se remettre dans l'esprit du temps, qui n'est par définition plus le nôtre. Il existe en effet une "historicité de la perception". Si nous ne l'admettons pas, nous nous contentons de faire notre supermarché dans le passé, piochant ça et là les éléments qui savent nous séduire. Nous l'adaptons à notre goût. Or pour Riegl, "l'historien de l'art ne devrait pas avoir de goût." Précisons à toutes fins utiles que l'art romain antique tardif passait pour dégénéré et affreusement laid en 1901. 

On s'éloigne avec ces considérations intellectuelles (dont le livre se révèle par ailleurs rempli) des Romains du Bas-Empire eux-mêmes et de ceux qu'on appelle encore couramment les Barbares. Si le livre a connu  un tel retentissement en Allemagne, mais aussi en Italie, c'est qu'il propose en prime du sujet une méthode de travail et d'analyse. A celles-ci s'ajoutent des intuitions qui ont mis des décennies à prendre corps. Sens dévalué par Platon, le tactile est aujourd'hui à la base de nos connaissances. L'ordinateur et la tablette se trouvent au bout du doigt. Le "high and low", qui montrait ici le bout du nez dans la mesure où Riegl analysait beaucoup d'objets jugé décoratifs, connaît en 2014 un brassage permanent.

Une lecture difficile

Reste tout de même un problème. Il faut beaucoup s'intéresser aux théories pour arriver au bout de ce pavé. Si vous n'aimez pas Gombrich, si Wittkower vous endort et si Panofsky vous semble plus interminable que l’œuvre complet de Léon Tolstoï, lancez-vous dans une chose plus facile. Et dites vous bien qu'une fibule ostrogoth ne vous paraîtra pas forcément plus belle après l'avoir envisagée de manière haptique et optique.

Pratique

"L'industrie d'art romaine tardive", d'Alois Riegl, traduit par Marielène Weber et Augustine Terence. Introduction par Christopher S. Wood. Postface par Emmanuel Alloa. Paru aux Editions Macula, 475 pages. La maison n'a reculé devant aucun sacrifice. Il y a même des planches en couleurs. Photo (DR): deux fibules goths. Faut-il comprendre l'optique et l'haptique pour aimer?

Prochaine chronique le dimanche 27 juillet. Une exposition à la Fondation Michalski et un livre rappellent le souvenir d'Horst Tappe, photographe installé en terre vaudoise.

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