Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / L'historien Alain Corbin nous relie aux arbres

«Arrivé près de Sardes, au cours de son expédition contre la Grèce, Xerxès s'était pris de passion pour un platane, à cause de sa grande beauté. Il le fit enrichir d'or et garder, nuit et jour, par un de ses «immortels». Tous les jours, il allait l'embrasser. On s'aperçut que l'arbre, ravi de ces caresses, était animé d'une ardeur réciproque. Le platane manifestait de la jalousie.»

Empruntée à Hérodote, «le père de l'Histoire», qui vivait au Ve siècle av. J.-C., l'anecdote ne s'arrête pas là. «Le grand roi expira d'amour dans les embrassements des branchages.» Les Perses voulurent que son corps soit brûlé, avec pour combustible cet arbre sacrifié. Cyrano de Bergerac prend le relais. «Quand le bûcher fut allumé, on vit sa flamme s'entortiller avec la graisse du corps. Et leurs chevelures ardentes, qui se bouclaient l'un à l'autre, s'effilaient en pyramide jusqu'à perte de vue.»

La folie du roi Xerxès

Fusion et confusion, le cas peut sembler extrême, même si la grande passion d'un être humain ne se révèle souvent pas destinée à ses proches, mais à un chien, un chat ou une même une voiture automobile. La folie de Xerxès a certes été amplifiée par la littérature. Elle n'en semble pas moins avoir été réelle. Un bel arbre semblait atteindre la perfection pour les Anciens. Et je redonne ici la parole à Alain Corbin, qui vient de publier sur le sujet «La douceur de l'ombre». «Quand Valerius Asiaticus eut décidé de s'ouvrir les veines, rapporte Tacite, il fit déplacer son bûcher pour éviter que le feuillage de son jardin ne fut endommagé par la chaleur du feu.»

Sorti fin mai, l'ouvrage de Corbin brasse large. Il s'agit de montrer les émotions dégagées par l'arbre depuis l'Antiquité. Or le végétal peut se révéler sacré, surtout dans les régions nordiques. Il témoigne de l’ancienneté des choses. Non seulement il ramène le spectateur à ses jeunes années, mais l'olivier ou le chêne traversent les siècles, voire les millénaires. Tardivement découverts, les séquoias géants du Yosemite Park américain sont apparus d’emblée comme antédiluviens. Un qualificatif étonnant dans un pays où un Américain sur deux croit encore la Bible à la lettre. Ce sont les plus païens d'entre eux, cependant, qui exigent d'avoir aujourd'hui leur ADN trasmis à l'arbre ombrageant leur tombe. Si si...

Le chêne, l'arolle et le noyer

Vertical comme l'homme, individualisé par les rides de son tronc, confident des amoureux qui y gravent leurs noms (et cela commence avec le «Roland furieux» du Tasse en 1516!), symbole d'endurance devant l'adversité, l'arbre possède encore bien d'autres qualités. Surtout s'il s'agit d'une espèce noble. Saint Louis rendait sa justice sous un chêne. Michelet a exalté l'arolle. Lamartine penchait pour le noyer. Ce sont là trois espèces perçues comme mâles. Ne riez pas! Les artisans du temps jadis demandaient, avant de fabriquer un outil, s'il aurait un utilisateur ou une utilisatrice. Ils choisissaient l'essence en conséquence.

Connu par des ouvrages comme «Les filles de noce, Misère sexuelle et prostitution au XIXe siècle» (1976) et surtout «Le miasme et la jonquille, L'odorat et l'imaginaire social» (1982), qui ont éclipsé des titres moins porteurs dont «Archaïsme et modernité en Limousin au XIXe siècle», Corbin fait partie des grands nom de l’histoire française. Histoire des mentalité s'entend. Avec Georges Minois, Daniel Roche et Jean Delumeau, il a décrypté la France par l'évolution des sentiments. L'arbre n'y échappe pas. Un père de l'Eglise pourfendant le paganisme le regarde d'un sale œil. Une idole en puissance. Un écologiste (surtout ceux des années 1970, qui redoutaient une Planète rendue chauve par les pluies acides) avec une larme. Une victime.

De Dante à Proust

L'actuel ouvrage apparaît très cultivé. Il se révèle par instants presque pourri de littérature. Grande littérature, bien sûr puisque se voient ici convoqués Proust, Chateaubriand, George Sand, Ronsard, Dante, Goethe et bien d'autres. Un véritable «name dropping». Les meilleures pages se situent en fait quand Corbin revient sur l'arbre aux pendus de Jacques Callot, témoin des terribles années 1630, les jardins romantiques ou l'idée d'une sensation de douleur chez le végétal. Ses pages reflètent bien sûr des choix. Ils sont universitaires. Les rêveries de Rousseau priment sur celles de Georges Brassens, qui vivait heureux près de son arbre. Il est vrai pourtant que le philosophe genevois, dans ses moments populaires, rêvait aussi de nous envoyer danser sous les ormeaux!

Pratique

«La douceur de l’ombre » d’Alain Corbin, aux Editions Fayard, 350 pages (dont 46 des notes!). Photo (DR): Alain Corbin il y a quelques années.

Prochaine chronique le lundi 2 septembre. Ce sera la centième depuis le 22 mai. Autocélébration.

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