Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/L'"Expo64" de Vidy revisitée avec profit

Je m'en souviens comme si c'était hier. Enfin, n'exagérons pas. Avant-hier. Nous avions pris la voiture, emprunté la nouvelle autoroute reliant Genève à Lausanne, la première construite en Suisse, et nous étions arrivés à Vidy. C'est là que se déroulait en 1964 l'exposition nationale promise depuis des années, et dont la gestation s'était révélée comme de juste difficile. Il s'agissait de la première manifestation du genre depuis 1939. L'atmosphère semblait tout autre. Les "sixties" respiraient l'optimisme. Notre pays vivait sa "surchauffe économique", tandis que la France connaissait ses "glorieuses", l'Italie son "boom" et l'Allemagne son "miracle". 

Les anciens s'attendaient à une présentation traditionnelle, même si le "village suisse" semblait passé de mode depuis 1914. Ils devaient rester pantois. "Expo64" marquait l'entrée du pays dans la modernité. Des architectes audacieux, dont le Genevois Marc Saugey, avaient été appelés à la rescousse. Issu du Bauhaus, le constructiviste zurichois Max Bill servait de maître à penser en matière artistique. Henry Brandt faisait entrer le jeune cinéma par la grande porte, avec ses petits films "La Suisse s'interroge". Il y avait le "mésoscaphe" de Jacques Piccard, qui plongeait les visiteurs dans le Léman. Jean Tinguely faisait enfin des siennes. "Eureka", sa fameuse machine ne servant à rien, créait la sensation. Les pour et les contre semblaient aussi irréconciliables que les défenseurs et les ennemis du capitaine Dreyfus.

Dix-sept auteurs pour un gros ouvrage 

Il semblait bon de rappeler cet anniversaire, alors qu'une telle manifestation semble devenue utopique après l'annulation de 1991 et le "plouf" malencontreux d'"Expo 02" que chapeautait Nelly Wenger, au visage impavide de clown blanc. Deux expositions lausannoises l'ont fait courant 2014. Il manquait le gros livre de synthèse. Le voici. Une pléiade d'universitaires (enfin davantage, ils sont 17, et non pas 7) ont planché sur l'ouvrage, intitulé "Revisiter l'Expo64". Un album illustré de photos aussi nécessaires pour les jeunes générations que révélatrices pour les autres. En 1964, toutes les femmes restaient en jupe, tandis que les hommes laissaient rarement tomber la cravate... 

Il s'agissait pour ces auteurs de creuser le sujet. Jean Steinauer le fait le mieux, d'autant plus que le son texte reste dépourvu de cet amidon académique transformant les bons professeurs en mauvais auteurs. L'ex-journaliste souligne à quelle point cette manifestation vaudoise jusqu'à la moelle était une émanation du parti radical, alors dominant, de la société étudiante Helvetia au Rotary des notables. "Chez les Vaudois, et par excellence chez les radicaux vaudois, l'oral est plus décisif que l'écrit, mais le non-dit importe plus que le discours, et le silence constitue le sommet de l'éloquence." Autant dire que les magouilles se sont faites dans l'ombre entre Paul Chaudet, Georges-André Chevallaz et leur cadet Jean-Pascal Delamuraz, l'"Expo64" étant officiellement dirigée par Edmond Henry, Paul Ruckstuhl et l'architecte Alberto Camenzind.

Les militaires, un état dans l'Etat 

Il y a donc eu des points de friction, le plus gros concernant le pavillon militaire. Un état dans l'Etat. Le résultat, une construction en forme de hérisson, ne se révélait pas désastreux esthétiquement, mais il montrait à quel point le pays restait engoncé dans ses uniformes. Max Bill se révélait dictatorial. Une exposition sur la création suisse du XXe siècle devait du coup voir le jour au Musée cantonal des beaux-arts, tandis que Beaulieu révélait les chefs-d'oeuvre des collections privées helvétiques, de Manet à Picasso. Là aussi, je me me souviens. Je suis allé en course d'école au Palais de Beaulieu. Nous avions évité celui de Rumine. Pas étonnant, dans ces conditions, si les peintres français totalisaient à la fin 272.000 visiteurs contre 39,454 pour les Helvètes... 

Qu'importe! C'était une belle exposition nationale (1)! Autrement plus réussie que les misérables "artéplages" de 2002, dont je ne sauverais pas grand chose. Nous y sommes du reste retourné en famille quatre fois. Il faut dire que les événements locaux restaient rares à l'époque et que les Suisses commençaient à peine à voyager massivement hors des frontières. L'exposition, qui avait coûté 200 millions (on ne parlait pas en milliards à l'époque) rassembla du coup 11,7 millions de visiteurs pour une population estimée à 5.300.000 habitant en 1960. De quoi oublier certaines censures. Les résultats du sondage Gulliver, imaginé par Charles Apothéloz sur la "Voie suisse", ne se verront ainsi jamais rendu publics. Révéler ce que les Suisses pensaient de leur pays semblait trop dérangeant il y a un demi-siècle. 

Un peu hétéroclite, sautant certains sujets importants comme le "mésoscaphe", dont les ratés ont alors fait gloser, le livre se lit avec grand intérêt. Il eut gagné à se voir écrit dans un style plus coulant. Certaines phrases font tomber les chaussettes. Parlez-vous universitaire? Moi pas. 

(1) "Time Magazine", en 1982, en parlera même comme de la plus belle exposition du siècle!

Pratique

"Revisiter l'Expo64", ouvrage collectif placé sous la direction d'Olivier Lugon et François Vallotton, Presses polytechniques et universitaires romandes, 442 pages. Photo (tirée du livre): Au bord du lac, une pyramide proposait les drapeaux de toutes les communes du pays.

Prochaine chronique le dimanche 21 décembre. Le musée de Rouen multiplie les expositions internes pour promer les visiteurs dans ses collections permanentes. Une idée à suivre.

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