Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / L'ascension du Mont-Blanc en 1361, une réalité?

Nous sommes en 1361 à Aulps, en Savoie profonde. Un procès va se tenir à l'abbaye Notre-Dame. De quoi rompre la morosité montagnarde. Quatre hommes se verront jugés pour une étrange affaire. Ils sont les survivants d'une équipe ayant osé s'attaquer au Mont Maudit. Comprenez par là l'actuel Mont-Blanc. Leur escalade n'a rien de catholique. Elle résulte sans doute d'un pacte avec le Diable, qui se trouve chez lui à de telles altitudes. 

"La conquête du Mont Maudit" d'Henri Alfrey (un pseudonyme) va se dérouler en quelques journées. Chaque accusé, dûment torturé au préalable, racontera sa version de l'histoire à un tribunal de type inquisitorial. Leurs versions vont différer selon ce qu'ils savent d'une affaire les dépassant. Au dessus d'eux se trouve des chefs disparus et un comte de Savoie invisible. Ce souverain ambitieux n'aurait-il pas voulu laisser une marque de propriété sur le sommet... pour autant que la cordée soit jamais arrivée en haut du Mont Maudit? 

Pourquoi avoir écrit ce livre, qualifié de "roman", sous une autre identité?
Je tiens à différencier mon travail d'historien de celui d'écrivain. Le pseudonyme constitue aussi une forme de liberté. 

"La conquête du Mont Maudit" constitue votre second titre sous le nom d'Henri Alfray.
J'ai écrit un "Richard de Confignon", que l'éditeur Cabedita avait sous titré "Chevalier de cœur et d'épée" pour rendre le sujet plus attrayant. C'était une biographie romancée, basée su des éléments réels et comprenant des personnages ayant presque tous existé. Mon intervention consistait surtout à faire raconter l'histoire par le protagoniste. C'était "je" du début, quand Richard est enfant, à la fin, lorsqu'il se trouve sur le point de mourir. 

L'actuel ouvrage a été distingué par la Société genevoise des écrivains.
Je l'ai écrit pour mon plaisir. Il s'est fait que l'année 2010 était celle du prix du roman et non de la poésie ou de l'essai. Je l'ai donc envoyé anonymement, comme le veut le règlement. Joël Dicker a obtenu le prix avec "Les derniers jours de nos pères", qu'a publié L'Age d'Homme. Mon manuscrit avait ses partisans. Il a été créé une autre récompense. La course à l'éditeur n'a pas été facilitée pour autant... Le texte vient de sortit en Savoie, chez Le Vieil Annecy. 

On a dit à l'époque que certains jurés avaient cru à une retranscription de procès verbaux d'époque. Est-ce bien une fiction?
J'ai écrit une légende, avec ce que la chose comporte de vérité et de rêverie. Je n'aime pas départager. On parle d'une ascension du Mont-Blanc par les Romains. Ma tentative se situe au Moyen Age. A cette époque, il ne faut s'imaginer que chacun reste chez soi. Les cols alpins sont parcourus en tous sens par des messagers, des commerçants et des troupes. Il a fallu créer des hospices. N'empêche que la haute altitude passe pour un repaire de démons. L'idée doit beaucoup à une fable née autour de Saint Bernard de Menthon. Au Xe siècle, il crée l'abri monastique du Mont-Joux. Il lui a fallu affronter un diable pour libérer son passage. Bernard l'a saisi avec son étole et, usant de cette dernière comme d'une fronde, l'a expédié jusqu'au sommet de ce qui est devenu le Mont Maudit. Il lui faudra les touristes anglais du XVIIIe siècle pour devenir le Mont-Blanc. 

Que représente vers 1361 un sommet alpin?
Il s'agit d'un désert. Inhospitalier. Sans cultures. Il n'y a là que du gibier ou des cristaux de roche à emporter. Je parle ici du niveau des cols. Plus haut, c'est l'interdit. D'ailleurs, qu'y ferait-on? Et c'est bien là le problème que posent les quatre malheureux héros de mon livre. Pour quelle raison ont-ils voulu aller si haut? Et comment y parvenir sans aide diabolique? Il leur a fallu pactiser avec le Mal. Seul un but clair, mais les chefs ont disparu et le comte de Savoie reste dans l'ombre, aurait pu justifier une telle folie. Il aurait au moins fallu planter une grande croix, visible depuis la vallée... 

Tout finit donc dans l'horreur.
On a dit que mon récit était athée. Je le vois plutôt anti-clérical, même si le clergé du XIVe siècle ici présenté n'a pas de pensée unique. Il faut savoir que l'Eglise constitue alors une force politique qui s'immisce partout. Le comte de Savoie lui-même se verra condamné en 1366 à partir en croisade. Il devra payer une amende à l'évêque de Genève et au pape. Il s'en tirera avec l'ordre de l'Annonciade, dont je soutiens dans le livre qu'il suit l'affaire d'Aulps. 

N'y a-t-il pas un intérêt pour l'alpinisme vers 1350?
Cela commence en effet. Dès 1280, le pic du Canigou, dans les Pyrénées, s'est vu escaladé. Le Rochemelon, dans les Alpes italiennes, qui se perche tout de même à 3358 mètres, a été vaincu en 1358. Un chevalier libéré des Turcs avait fait le vœu d'y planter une statue de la Vierge. Il y est parvenu le 1er septembre. Il faut bien sûr rappeler aussi l’ascension du Mont-Ventoux par Pétrarque en 1336. Elle a suscité un de ses textes célèbres.

Pratique 

"La conquête du Mont Maudit" d'Henri Alfray, aux Editions Le Vieil Annecy, 232 pages. L'auteur signera son ouvrage (sans être masqué) le 18 décembre de 16h à 18h à la Librairie Jullien, 32, place du Bourg-de-Four. Photo (MAH): Le Mont Blanc, tout au fond de "La pêche miraculeuse" peinte à Genève par Konrad Witz en 1444.

Prochaine chronique le jeudi 18 décembre. Bob Wilson et Lady Gaga font un flop au Louvre.

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