Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/"L'art suisse n'existe pas". Michel Thévoz joue l'imprécateur

Crédits: RTS

Cela peut sembler bizarre. Les Cahiers Dessinés comprennent aussi plusieurs ouvrages sans dessins. C'est comme ça. Un axiome. Un choix. Ne cherchez pas à savoir le pourquoi du comment. Il s'agit alors d'«Ecrits» ne portant pas fatalement sur les seuls arts graphiques. La programmation semble aussi œcuménique, pour ne pas dire éclectique, qu'avec les autres ouvrages de la collection proposée par Frédéric Pajak. Paul Nizon, un homme du genre plutôt sérieux, côtoie ici Delfeil de Ton, l'homme de «Hara-Kiri».

Michel Thévoz entre aujourd'hui dans la série avec «L'art suisse n'existe pas». Un volume qui reprend certaines de ses chroniques, revues et corrigées. Le premier directeur des Collections de l'art brut a ajouté quelques chapitres, histoire de lier la gerbe. Le parcours peut ainsi commencer avec Hans Holbein pour s'achever en compagnie de Bernard Garo. Garo? Thévoz, qui se veut un esprit libre, ne s'encombre pas des noms à la mode selon lui inutiles. Notons en passant que nombre de créateurs abordés par sa plume sont des marginaux, ou du moins des inofficiels de l'histoire de l'art. L'auteur aime à casser les hiérarchies avec une certaine insolence. Il se montre «volontiers provocateur», assure le quatrième de couverture.

Une insolence datée 

Le problème, c'est que cette insolence date un peu. Thévoz est né en 1936. Il fête donc ses 82 ans, pour autant qu'on fête encore à cet âge. Et je dois dire, après lecture, que l'homme demeure «années 60» comme une commode peut rester Louis XV. Question de génération. Le lecteur sent les idées et les humeurs ayant précédé Mai 68, à peine rajeunis par la haine (qu'on peut juger légitime) de l'auteur face à la mondialisation. Il n'y a chez Thévoz ni la veine écologique, ni l'intrusion du genre, ni la montée antispéciste. Normal après tout! Le Vaudois n'a jamais rien possédé de grégaire. Il s'est toujours attaqué à des sujets dont on ne parle pas, de l'infamie au suicide en passant par le «syndrome vaudois». Un sentiment devenu à mon avis d'un autre âge. Il allie, comme il est dit au chapitre consacré à Marius Borgeaud, «le mutisme, la parcimonie, l'obstination, la modestie et le confinement.» On parlait encore beaucoup, vers 1970, de cet enfermement provincial. Qu'en reste-t-il aujourd'hui, à part peut-être dans des campagnes très, mais alors très reculées? 

Il faut dire que pour Michel Thévoz, la Suisse reste un «Sonderfall». Il s'en explique dans son introduction, titrée «Apprenons à inexister». L'auteur paraphrase ici Ben, qui devient aujourd'hui un vieux monsieur L'artiste avait voulu en faire le slogan suisse lors de l'exposition universelle de Séville 1992. Thévoz voit dans cette absence de relief une vertu. «Y a-t-il seulement en Suisse un moyen d'identifier l'autre?» Sans distinction point de nationalisme, ni de rejet fondamental. Notons que Thévoz, qui adore parler de gens simples et d'artistes longtemps dits simples d'esprit, le fait toujours de manière compliquée. Ses propos liminaires convoquent Marx, Engels, Sándor Ferenczi, Freud, Lacan. Merleau-Ponty, McLuhan et d'autres cautions intellectuelles actuelles encore. Leur utilisation se révèle brillante, comme toujours chez Thévoz. Je n'en reste pas moins gêné aux entournures. Si «le langage est fasciste» selon une phrase citée de Roland Barthes, un ouvrage aussi universitaire ne pratique-t-il pas l'exclusion de bien des lecteurs potentiels à coups de mots rares (dont de nombreux néologismes) et de phraséologies?

Fossilisation 

Mais ce qui me chiffonne le plus, avec tout le respect dû à l'auteur, c'est le côté vieilli de bien des affirmations. Thévoz choquait à coup sûr dans les années 1960, et même 1970. Il enfonce aujourd'hui des portes ouvertes. L'iconoclaste est devenu imprécateur officiel. J'y vois un peu l'équivalent pour les arts de ce que Jean Ziegler représente en matière de politique. Le Vaudois fait un numéro attendu et bien rodé, débitant le catalogue de ses obsessions. Un peu de renouvellement ne ferait pas de mal, et sans doute même du bien. Il semble triste de voir tant de culture, d'impertinence et d'intelligence se fossiliser ainsi. A quand un vrai coup de gueule contre quelque chose de neuf? En Suisse romande, il y aurait en effet de quoi dire...

Pratique

«L'art suisse n'existe pas», de Michel Thévoz aux Cahiers Dessinés, 240 pages.

Photo (RTS): Michel Thévoz, premier directeur du musée de l'art brut.

Prochaine chronique le dimanche 13 mai. Des jardins à la Fondation Martin-Bodmer de Cologny.

 

 

 

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