Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/L'affichiste suisse Martin Peikert enfin mis en lumière

Elles sont joyeuses, colorées et incitatives. Les affiches de Martin Peikert (1901-1975) donnent des envies de vacances. Normal! L'artiste alémanique a longtemps été appointé par différentes régions touristiques suisses (Pontresina, Gstaad, Champéry...) pour attirer les visiteurs. Avec le recul des ans (et celui, plus grave, de la qualité du graphisme helvétique), nous regardons aujourd'hui ces appels publicitaires d'un autre œil. Ces créations ont acquis un statut d’œuvres d'art. Pas étonnant, dans ces conditions, si elles font aujourd'hui l'objet d'un livre. Pas surprenant non plus que celui-ci soit signé par Jean-Charles Giroud, spécialiste du genre, qu'on a connu directeur de la Bibliothèque de Genève, alors appelée Bibliothèque publique et universitaire (BPU). 

Jean-Charles Giroud, comment l'ouvrage est-il né?
Il est lié à une exposition organisée à la Médiathèque de Martigny. J'espère du reste que cet accrochage voyagera. Il me semble logique qu'il aille en Suisse alémanique. Peikert est né à Zoug en 1901. Il a commencé sa carrière à Zurich, chez Orell Füssli, après avoir fait les Beaux-arts à Genève. L'essentiel de son parcours s'est néanmoins déroulé à Vevey, où il est arrivé en 1938-1939 après un divorce difficile avec ses deux enfants. 

Vous avez beaucoup publié sur l'affiche helvétique.
Oui, avec un goût marqué pour les ouvrages monographiques. Ils font aller plus loin dans les recherches. On suit un œuvre, avec ce qu'il peut comporter d'aléas et même de ruptures. Le résultat permet en outre de mieux faire sentir l'époque de sa production. 

Citez-moi quelques exemples.
Il y a eu Henry-Claudius Forestier, que l'on oublie un peu. C'est un livre déjà ancien. Il remonte à mes débuts dans la BPU. Je me suis ensuite attaqué à Edouard Vallet, à Eric de Coulon, plus un ou deux autres. Inclure Martin Peikert dans la liste me semblait logique. Il y aurait encore du travail à l'avenir. Bien des affichistes n'ont pas bénéficié d'un livre, ou alors celui-ci date un peu. Il n'existe par exemple qu'une toute petite brochure, vieille de trente ans, sur une figure aussi emblématique qu'Emile Cardinaux. 

La situation de l'affiche ancienne, bien représentée par une galerie genevoise des Eaux-Vives, Un deux Trois, serait-elle donc si difficile?
Non. Elle émerge peu à peu des arts appliqués pour devenir un art à part entière. L'Université s'y intéresse. Le Conseil fédéral voudrait même inscrire le graphisme et la typographie, qui sont longtemps restés en Suisse d'une qualité exceptionnelle, au Patrimoine mondial de l'Unesco. Ce serait un coup de fouet. Nos affiches ne sont plus vraiment intéressantes que dans le domaine culturel. L'ECAL, à Lausanne, fait des efforts. Mais, dans les campagnes publicitaires classiques, l'affiche ne fait plus qu'accompagner un produit. 

Comment écrit-on un livre comme celui que vous avez sorti sur Martin Peikert?
On regarde dans les collections publiques du pays, dont certaines se révèlent très riches. On consulte la famille, s'il en existe une. Dans le cas de Peikert, il y a les trois enfants. Il existait aussi des archives au Museum für Gestaltung de Zurich. Elles comportaient des projets non exécutés, des modèles refusés par leurs commanditaires et de la correspondance. Ce fonds contenait aussi des produits dérivés. Peikert a notamment conçu des prospectus, très bien faits. Il a dessiné des logos, comme ceux des Diablerets ou du chocolat Villars. Pour Villars, c'était une vache, écrite avec les lettres du mot. Il en a existé des exemplaires géants, en métal découpé, installés en pleine nature (1). Une opération critiquée à l'époque, comme défigurant le paysage. 

Combien Peikert a-t-il a fait créé d'affiches?
Environ 120. Ce n'est pas énorme. Il se situe dans le cadre d'une production moyenne. Emile Cardinaux en a produit 200, Herb Leupin 400. Il faut aussi dire qu'il s'agit là de la commande royale. Le client prend un risque en vous choisissant. Un modèle servait à l'époque plusieurs années durant. 

Quels sont les thèmes abordés par Peikert?
Il débute avec le commerce. La lessive, la radio, la cigarette... Dès 1935, Peikert se voit happé par le tourisme. Cela devient sa spécialité, même pendant la guerre. Il s'agit alors de trouver pour l'hôtellerie une nouvelle clientèle, nationale. Ses idées ont plu. On le note en constatant que certaines stations revenaient régulièrement vers lui, comme Pontresina ou Les Diablerets. On peut le comprendre en regardant le résultat. Peikert ajoute à ses qualités graphiques évidentes une couleur lumineuse et gaie. Il propose des moments de bonheur. 

Comment son parcours s'est-il terminé?
Pas très bien. L'homme passe de mode à la fin des années 1950. Les modèles dessinés font alors place à la photo. Peikert, qui n'aimait pas cette dernière, signe sa dernière affiche peu après 1960. Son ultime client est le fidèle Villars. Le retraité finit sa vie à Zoug, en peignant. Une évolution caractérisant beaucoup de graphistes. Il s'agit de tableaux exécutés pour son seul plaisir. Ils restent d'ailleurs encore dans la famille. 

Quel sera votre prochain sujet?
Viktor Rutz. Un Munichois installé en terre romande. Un ami de Peikert, d'ailleurs, même s’il est de douze ans plus jeune. Autodidacte et fier de l'être. 

(1) Il reste encore deux grandes vaches Villars sur le sol fribourgeois, dont l'une est visible du train.

Pratique

«Martin Peikert», de Jean-Charles Giroud, Patrick Cramer Editeur, 208 pages, www.cramer.ch  Photo (Martin Peikert): Modèle horizontal, avec vaches Villars. 

Prochaine chronique le samedi 4 juillet. Petit voyage à Lens (France et non pas Valais), où le Louvre montre l'art gothique des années 1250 à 1320. 

 

 

 

 

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