Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/L'acteur Hannes Zischler publie "Berlin est trop grand pour Berlin"

Crédits: DR/Süddeutsche Zeitung

Léon-Paul Fargues a écrit en 1939 «Le piéton de Paris». Bien avant lui, Restif de la Bretonne (1734-1806) avait arpenté la capitale pour «Les nuits de Paris». Hannes Zischler incarne l'actuel piéton de Berlin. La chose doit lui prendre un temps infini. Si la ville n'est pas la plus peuplée du monde, loin de là, elle figure parmi les plus étendues. Il faut prendre un vrai train s'arrêtant dans une vraie gare pour se rendre à Potsdam. On comprend que l'Allemand utilise aussi le vélo et l'autobus. 

Hannes Zischler, vous le connaissez sans doute de nom. Ce fut l'acteur fétiche du cinéma (intellectuel) allemand des années 1980. Si ne fallait citer qu'un seul titre, je donnerais «Au fil du temps» de Wim Wenders. Après une pause de 2007 à 2012, l'homme a réapparu sur les écrans, tant petits que grands, avec un nouveau physique d'homme vieilli. Il fait aujourd'hui davantage que ses 69 ans. Le comédien écrit aussi. Des romans. Des essais. «La fille au panier d'agrumes», qui constitue bien évidemment une fiction, sort aujourd'hui chez Christian Bourgois.

Histoire, géographie et sociologie 

Les éditions Macula, elles, traduisent un livre de 2013, accueilli avec des transports d'enthousiasme par la presse germanique. Il suffit de lire la critique de la «Süddeutsche Zeitung». Normal! «Berlin est trop grand pour Berlin», avec ses 196 pages, est un beau texte partant un peu dans toutes les directions. Que voulez-vous? Quand on marche, la pensée vagabonde. Il y a là de l'histoire, de l'«urstromtal» glaciaire sur laquelle la ville a débuté au XIIIe siècle jusqu'aux reconstructions d'après la chute du Mur en 1989. Il s'y trouve aussi de la géographie et de la sociologie. 

Berlin fait en effet partie des cités mythiques. Depuis le début du XIXe siècle, quand elle a tardivement commencé à prendre son essor, il s'agit de «la ville qui change tout le temps». La quatrième couverture de l'ouvrage montre ainsi le dynamitage de l'ancienne cathédrale, qui n'avait alors pourtant pas cent ans, sur ordre de Guillaume II en 1893, pour en reconstruite une nouvelle. Inaugurée en 1905, cette dernière se verra bombardée en 1945. Après 1990, tout recommence à pousser dans ses alentours, dans le plus grand désordre. «Sont sorties de terre des pièces d'exposition pour un musée de l'architecture grandeur nature (...) Mais qui s'en soucie?»

Heures sombres 

Le lecteur peut donc se promener à son tour dans ce livre tenant du «voyage surprise». Le parcours a inévitablement quelque chose de sombre. Une fois éteints les lampions des années 1920, c'est la nuit du nazisme, avec les projets fous de l'architecte Albert Speer. Un chapitre se voit consacré à la poétesse Gertrud Kolmar, condamnée à déambuler avec son étoile jaune. Elle se retrouve «violentée par les lieux». Un autre chapitre est voué à Oskar Huth, un inconnu. Ce voltigeur est arrivé à traverser indemne le fascisme en vivant dans la clandestinité grâce aux «fruits artisanaux de son art de l'échappée belle.» Il fallait aussi une place pour la RDA, que tout le monde feint aujourd'hui d'oublier, même si le mot «Stasi» dit bien des choses à beaucoup de gens. 

C'est à regret qu'on quitte Hannes Zischler sur la presqu'île de Stralau. Il faut dire que, sans lui, le lecteur se sent un peu perdu dans une capitale «trop grande pour elle-même».

Pratique

«Berlin est trop grand pour Berlin», d'Hannes Zischler, aux Editions Macula, traduction de Jean Torrent, 198 pages.

Photo (DR): Hannes Zischler en 2013, l'année de sortie du livre en Allemagne.

Texte intercalaire.

 

 

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."