Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Jura Brüschweiler révèle "Hodler érotique". Cela reste très sage

Crédits: DR

«Hodler érotique». Faites bien attention à l'adjectif. Il ne s'agit ni de pornographie, ni de grivoiserie. Le dernier livre de Jura Brüschweiler, grand spécialiste de l'artiste suisse depuis les années 1950, n'entend pas montrer ce qu'on eut jadis appelé «l'enfer» du peintre. Il analyse les dessins les plus explicites trouvés ça et là dans les carnets du Genevois d'adoption, tout en les liant à la vie sentimentale plutôt agitée de l'homme. Hodler (1853-1918) a été marié deux fois, la première de manière éphémère et la seconde en se retrouvant sous la coupe de madame. Deux de ses maîtresses lui ont donné des enfants avant d'être victimes de maladies mortelles. Et il y a eu toutes les autres...

Rien donc de choquant dans ces «origines du monde», pour reprendre le titre de la toile de Courbet aujourd'hui exposée à Orsay. Un tableau qu'Hodler n'avait bien sûr jamais vu. Le Suisse n'est ni Klimt, ni Schiele, pour citer deux de ses contemporains. Brüschweiler a ainsi retrouvé 250 dessins très privés à peine dans les quelque 12 000 pages de carnet conservées. Il faut dire qu'il y a sans doute eu des disparitions. Berthe Hodler, morte en 1957 seulement, a sans doute fait disparaître bien des choses. Quand Brüschweiler avait été lui rendre visite vers 1950, dans l'appartement conjugal du quai du Mont-Blanc, il avait été fort mal reçu par celle que Hodler appelait son «élégante moitié». A son départ, celle-ci avait dit bien haut à sa bonne: «Vous me rappellerez de brûler les carnets qui sont au grenier.»

Fortes pulsions 

Ce qui subsiste semble donc marginal. Un peu comme pour Turner, dont les œuvres érotiques viennent également de paraître en français (grâce à Alain Jaubert chez Cohen & Cohen). L'intéressant est de relier ces croquis aux aléas d'une vie où le désir de réussite bourgeoise s'alliait à un gros appétit des sens. Hodler y allait parfois carrément, comme avec l'épouse du grand peintre allemand Lovis Corinth. Celle-ci a plus tard racontés les assauts subis. On parlerait aujourd'hui de harcèlement sexuel. Notons cependant que les 237 carnets (il en est apparu quatre autres depuis) ont tout de même fini vendus par Berthe au Musée d'art et d'histoire. La dame avait toujours été âpre au gain. «La caisse, c'est moi», aimait-elle répéter à son défunt époux. 

Inachevé, mais très clair, le texte de Jura Brüschweiler aurait pu rester à l'état de manuscrit à la mort de son auteur en 2013. La persévérance de Niklaus Manuel Güdel et l'intérêt de l'éditeur Luca Notari en ont fait un rescapé. Les Archives Jura Brüschweiler, auxquelles collaborent de jeunes historiens de l'art, sont par ailleurs là pour faire fructifier un héritage. Ce premier volume, d'une lecture facile, fait bien augurer de la suite. Elle devrait comprendre les essais esthétiques et ce qui subsiste de la correspondance du peintre. Le tout prendra place dans la collection «Hodleriana», qui connaît ici son volume No 1.

Pratique

«Hodler érotique», de Jura Brüschweiler, préface de Niklaus Manuel Gudel, aux Editions Notari, 160 pages.

Photo (DR): L'un des très nombreux autoportraits de Ferdinand Hodler (détail).

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