Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Jehane Zouyene donne le catalogue des peintures de Grisélidis Réal

Crédits: Griselidis Réal

Elle n'a pas connu Grisélidis Réal, qui est tout de même morte en 2005. Plus de dix ans, donc. Mais le transfert de son corps au Cimetière des Rois, notre bucolique panthéon genevois, a pris tant de temps, après avoir suscité tant d'histoires, qu'on a l'impression que c'était hier. Accueillir une ancienne «péripatéticienne», pour rependre les termes de l'intéressée, m'allait pas de soi. Comme si les politiciens enterrés ici n'avaient jamais pratiqué aucune forme de prostitution...

Jehane Zouyene, qui était déjà derrière l'exposition organisée en 2015 au Manoir de Cologny, vient de sortir le «catalogue raisonné» des peintures de Grisélidis chez HumuS. Une publication qui suit un autre honneur. Il y a quelques mois, dans sa petite salle nichée entre deux boutiques du centre commercial souterrain menant à l'un des accès au Louvre, la Comédie Française a donné un monologue tiré des œuvres de la Genevoise d'adoption. Une étonnante prestation de la sociétaire Coraly Zahonero. L'écrivaine qu'était surtout Grisélidis ne pouvait pas espérer mieux. 

Dans quel cadre, Jehane Zouyene, ce travail de fond est-il né?
C'est mon mémoire de «master» en histoire de l'art à l'Université de Genève, complètement récrit, bien sûr. On n'utilise pas les mêmes mots, ni les mêmes argumentations dans un ouvrage destiné au grand public – et celui-ci a été tiré à 2000 exemplaires – et pour un professeur comme Dario Gamboni. J'ai l'habitude du public dans la mesure ou je suis aussi guide au Centre d'art contemporain. 

Qui savait, de son vivant, que Grisélidis Réal peignait?
Ses enfants et les amis connus dans sa jeunesse. Elle ne montrait rien de tout ça, à la fin de son existence. L'écriture et son travail de militante étaient les deux seul domaines de sa vie qu'elle rendait publics. S'il lui arrivait alors d'évoquer ses dessins sur papier, elle avait désormais tendance à les dénigrer. Elle se disait «peinturlureuse». 

Elle avait pourtant commencé par les beaux-arts...
Pas tout à fait! Grisélidis est sortie en 1949 de l'Ecole de arts et métiers de Zurich. Elle a alors tenté de vivre de sa production, qui a commencé avec des foulards en batik. Les stratégies d'exposition qu'elle a développées n'ont pas donné grand chose. Elle en parle dans ses lettres, qui constituent la grande base de mes informations. Il y en a eu une en 1954 dans l'atelier de la photographe Suzi Pilet, qui vient d'avoir 100 ans, et que j'ai rencontrée. Une autre à Lausanne. Une chez Aurora à Genève, en 1968. Mais cela restait très insuffisant. 

Grisélidis Réal peignait-elle régulièrement?
Non. Et il s'agit en fait, à une seule exception près, d’œuvres au stylo bille, à la craie ou à la gouache sur papier. Elle a beaucoup produit alors qu'elle était emprisonnée pour trafic de haschich à Munich, en 1963. Il y a encore eu quelques pièces jusqu'en 1971. L'écriture et la défense des prostituées a ensuite pris le dessus. Je pense qu'elle a exécuté, en tout, moins de cent compositions. J'en publie 61. Les autres sont connues par les listes que Grisélidis tenait. 

Vous teniez donc une base.
J'ai eu de la chance. La Bibliothèque nationale, à Berne, a acheté le fonds littéraire et artistique, tandis que le fonds militant allait à Aspasie. Un don des enfants. Aux archives, il y a donc les manuscrits, les lettres et 43 peintures, dont celle exécutée à l'huile. Il me fallait lire cette masse de papiers et en tirer les renseignements voulus. Son journal de prison contenait beaucoup de détails. Et il y avait aussi les fameuses listes, où elle donnait les noms de ses quelques acheteurs, quand elle les connaissait. J'ai ainsi appris que l'écrivain valaisan Maurice Chappaz lui avait pris trois pièces. 

Comment retrouver les œuvres elles-mêmes?
Elles ne sont jamais arrivées sur le second marché. Les gens les ont gardées. Ou alors, ce sont leurs héritiers. J'ai ainsi eu l'occasion d'aller chez des gens qui n'avaient pas déménagé depuis quarante ans. Mon éditeur d'HumuS, Michel Froidevaux, a ainsi acquis deux créations de Grisélidis. Il a entendu parler de moi par un article publié en 2015 pour les dix ans de son décès par la «Tribune de Genève». J'ai donc pu démarrer avec l'exposition de Cologny, qui a été reçue avec beaucoup de chaleur. 

Pensez-vous que l'on puisse ranger l'artiste parmi les créateurs bruts?
Oui et non. Il existe une certaine ressemblance avec ce qu'on peut voir dans le musée lausannois. Des matériaux pauvres. Une tendance à la surcharge. Un travail au stylo faisant penser à de la ciselure. Mais, culturellement, Grisélidis n'entre pas dans le cadre fixé par Jean Dubuffet. N'oubliez pas qu'elle a reçu une formation professionnelle assez poussée! Je la trouverais plus proche de sa «neuve invention» de Dubuffet, tout en la jugeant inclassable. 

Peut-on pousser encore plus loin la recherche?
Ce serait difficile. Il faudrait que d'autres gens que moi s'y mettent. Certaines œuvres demeurent bien sûr à retrouver. On en a des descriptions, et parfois même des photos. Il n'en est apparue aucune de vraiment inconnue depuis l'exposition. Je vais maintenant passer à autre chose. Ecrire sur la photographie de reportage. Il faut aussi du changement pour les auteurs.

Pratique

«Grisélidis Réal, peintre, Catalogue raisonné», de Jehane Zouyene, aux Editions HumuS, 160 pages.

Photo (DR): L'une des pièces de Grisélidis Réal présentées l'an dernier au Manoir de Cologny.

Prochaine chronique le mardi 8 novembre. Rubens au Palazzo Reale de Milan.

 

 

 

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