Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Jean-Pierre Bleys affronte Autant-Lara, le maudit du film français

Crédits: DR

Oubliés, sous-estimés, de nombreux cinéastes disparus restent au purgatoire. Claude Autant-Lara (1901-2000) croupit depuis longtemps en enfer. Nul n'a pardonné à un réalisateur longtemps proche du Parti communiste (comme du reste son interprète de prédilection Gérard Philippe) d'être devenu député européen du Front National. Ni surtout d'avoir multiplié dès les années 1980 des déclarations anti-sémites. La chose avait commencé par un anti-américanisme forcené. Le metteur-en-scène de «La traversée de Paris» (1956) et d'«En cas de malheur» (1957) avait fini par tout amalgamer, attaquant jusqu'à Simone Veil. Lors de son décès, «Libération» pouvait parler d'un «homme aux positions idéologiques inqualifiables», ce qui n'empêchait pas le quotidien de les qualifier. 

Mais il y a eu un avant. Un avant que les employés de la Cinémathèque française ont voulu oblitérer en demandant l'interdiction de projeter ses anciens films dans l'institution. Belle preuve d'ouverture! Durant vingt ans, Autant-Lara a en effet été l'homme de tous les combats. Celui contre les conventions bourgeoises, une chose qui restait encore acceptable, mais surtout celui pour l'objection de conscience, l'avortement et la sexualité libre (ce qui ne l'empêchait pas de se montrer dès le début homophobe). Le réalisateur et souvent scénariste pratiquait par ailleurs un sain anti-cléricalisme. Nul n'a été plus censuré que lui dans la France de la IVe République et du général de Gaulle. L'homme a par ailleurs toujours formé le fer de lance des revendications syndicales visant à donner au cinéaste un statut d'auteur. Ses combats contre les producteurs pour garder la main sur le «final cut» ont puissamment aidé la profession à éviter les tripatouillages.

Archives lausannoises

Il fallait donc nuancer le portrait de celui qui fut l'un des plus célèbres homms de cinéma des années 1940 et 1950. Jean-Pierre Bleys s'en est chargé. Ce professeur de français, de latin de grec et d'histoire du cinéma a passé des années dans les archives laissées é Lausanne par Autant-Lara, qui gardait tout. Ce matériau restait en bonne partie inexploré. Tout avait commencé en 1970 par une rétrospective au maître, encore actif, organisée par Freddy Buache au Festival de Locarno. En 1982, celui qui dirigeait alors la Cinémathèque suisse publiait son livre sur Autant-Lara. Ce dernier a décidé de placer chez lui son énorme documentation. Elle couvre sa carrière depuis son retour des Etats-Unis au début des années 1930. Le débutant avait tourné la version française de produits hollywoodiens dus à la MGM ou à la Warner Bros. Avant, il subsiste peu de choses. Notons cependant que l'intéressé avait commencé à publier des mémoires (trois tomes publiés) où il déversait son fiel. Des amis l'avaient ensuite persuader de poser la plume pour éviter les ennuis. Il y avait déjà eu un procès. Autant-Lara s'était donc raconté lui-même jusqu'en 1933. 

Bleys doit se charger de bien des aspects dans son énorme livre, qui doit représenter des années et des années de travail. Imprimé, l'ouvrage compte 710 pages. Mais chacune d'elles contient 42 lignes imprimées le plus petit possible. Autant dire que ce «Claude Autant-Lara» représente environ 2000 feuillets d'un roman d'Amélie Nothomb publié chez Albin Michel. L'auteur doit d'abord raconter une vie et une carrière qui a eu une peine énorme à démarrer, même si Autant-Lara a signé son premier décor pour Marcel L'Herbier à 17 ans en 1918. Il lui faut ensuite raconter la genèse, la réalisation et l'exploitation des films. L'un après l'autre. Or la plupart ont connu une naissance difficile. Il a parfois fallu plus de dix ans pour qu'un projet aboutisse, le cinéaste ayant dû en intercaler un autre pour quand même travailler. D'où d'étonnants changements, du contexte aux têtes d'affiches. Imaginez que «Le rouge et le noir», d'après Stendhal, joué par Danielle Darrieux et Gérard Philipe en 1954, était prévu vers 1950 en coproduction avec les Etats-Unis avec Micheline Presle et Marlon Brando. Eh oui! Brando en Julien Sorel.

Lutte contre la censure 

Chaque titre se voit ainsi ouvert et refermé à la manière d'un dossier. Adapté de Raymond Radiguet, «Le diable au corps», qui scandalisa les associations familiales, les militaires et les résistants en 1946, se voit ainsi raconté sur trente-deux pages. Mêmes les titres de la fin, en général jugés mineurs, ont droit à un tel traitement. Autant-Lara luttait alors contre la censure tout en affrontant la jeune critique. Celle-ci l'accusait de froideur. De formalisme. De fossilisation. François Truffaut s'était insurgé dès l954 face à ce qu'il appelait la «qualité française» d'une «certaine tendance du cinéma». Parfois à juste titre. Mais pas toujours. Et puis, une chose gêne. Truffaut est lui-même tombé plus tard dans les travers qu'il dénonçait. Y a-t-il plus académique comme exercices que «L'histoire d'Adèle H» ou «La chambre verte»? 

Jean-Pierre Bleys mène brillamment sa barque en eaux troubles. La documentation se voit utilisée au maximum. L'auteur se permet un regard. Des jugements. Il semble permis de le trouver trop indulgent pour des films de la fin, dont «Gloria» (1976). Mais il était bon de rappeler qu'Autant-Lara signa aussi «Douce» (1943), «Occupe-toi d'Amélie» (1949), «L'auberge rouge» (1951) ou «En cas de malheur» (1957). Des œuvres qui valent infiniment mieux que les «redif'» à la télé» dont parlait le nécrologue de service de «Libération» il y a dix-huit ans. Aussi insupportable, puis nauséabond, qu'il ait pu devenir, l'artiste mérite la sérénité de l'Histoire. La rage méchante dont faisait preuve Autant-Lara manque aujourd'hui à une nouvelle tendance du cinéma français, engoncé dans son politiquement correct. Qui oserait aujourd'hui crier, comme Gabin dans «La traversée de Paris», «salauds de pauvres»?

Pratique

«Claude Autant-Lara, de Jean-Pierre Bleys, aux Editions Institut Lumière-Actes Sud, 720 pages.

Photo (DR): Aurtant-Lara dirige en studio "L'auberge rouge" avec Fernandel en 1951.

Prochaine chronique le jeudi 20 septembre. La Fondation Beyeler présente Balthus à Bâle.

 

 

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