Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Jean-Paul Barbier-Mueller et les poètes français du XVIe siècle

Crédits: "Hippolyte" de Robert Garnier, mise-en-scène de Robert Cantarella, 2011, photo X

Cela fait des semaines, deux mois sans doute, que j'ai ce gros livre toilé bleu posé comme un remords dans le coin de ma chambre. Les regrets tendent à s'empiler. Normal, finalement. Il s'agit presque toujours d'ouvrages jamais lus, ou lus mais non commentés par un article. Que voulez-vous? Un bouquin donne toujours un vague sentiment d'éternité. Il a le temps pour lui. Je ne me doutais pas, quand il me l'a remis, que Jean-Paul Barbier-Mueller n'avait plus que si peu à vivre. 

«Dictionnaire des poètes français de la seconde moitié du XVIe siècle, 1549-1615» est le troisième volume d'une série qui devrait en comporter huit. Les deux premiers tome ont été couronnés par l'Académie française, qui a rarement un tel monument à se mettre sous la dent. Le quatrième est en route. Les autres suivront. Rien ne devrait logiquement entraver la publication, à la Librairie Droz, d'une somme que son auteur (aidé de deux collaborateurs, Nicolas Ducimetière et Marine Molins), devinait en partie posthume.

Des versificateurs parfois amateurs 

De quoi s'agit-il? De la vie et des publications d'innombrables versificateurs, qui n'étaient pas tous des poètes professionnels. On écrivait volontiers en vers à la Renaissance. Un prince se devait de le faire. Ses courtisans l'imitaient, fatalement. Mais à la plume se trouvaient aussi des juristes comme Jean Hays, des avocats (même modestes) dont Michel Guy de Tours, des médecins parmi lesquels je citerai au hasard Jacques Grévin, un héraldiste du type de Louvan Géliot ou un notable sans traits saillants du genre de Christofle de Gamon. Certains publiaient beaucoup. Régulièrement. D'autres une ou deux plaquettes à peine, dont très peu d'exemplaires (parfois même aucun) sont parvenus jusqu'à nous. 

Certains de ces auteurs se montraient brillants. Il y a ainsi quelques vedettes par tome. Le 3, que j'ai en mains et qui va de la lettre «E» à la lettre «J», réserve ainsi une large place à Robert Garnier (1545-1590), par ailleurs Lieutenant criminel. Il s'agit d'un des premiers grands auteurs dramatiques de son pays avec Etienne Jodelle (1532-1573), qui échappa à l'exécution de sa condamnation à mort pour un crime inconnu de nos sources en 1564. D'autres demeurent en revanche des rimailleurs, pour ne pas dire des rime-à-rien. Le problème n'est pas là. Le travail se veut encyclopédique. Il suffit d'avoir taquiné la Muse pour avoir droit à son strapontin dans ce Parnasse.

Un but d'historien 

Le but de Jean-Paul Barbier-Mueller, qui était amateur de littérature mais aussi historien, apparaît en effet double. Il y a d'une part la volonté de mettre en avant des auteurs oubliés, même des universités. Et de l'autre le désir de ressusciter toute une époque bien plus incertaine et dramatique que la nôtre. La fin du XVIe siècle en France est marquée par huit guerres qu'ont dit pudiquement «de religion», mais qui se révèlent en fait civiles. Une ville face à sa voisine. La moité d'une famille contre l'autre. Des alliés étrangers qui sont aussi des envahisseur. Le tout sur fond d'anarchie et de désastre économique. Ajoutez une ou deux pestes, saupoudrez de quelques famines, et le tableau sera complet. 

Au milieu de ce désastre, des hommes (et quelques femmes) tentent de faire entendre un discours courtois, élégiaque, amoureux et, quelquefois aussi, bassement flatteur pour les puissants. Ils font imprimer. Ils dédient leurs textes. Ils se regroupent parfois entre deux aventures, qui peuvent mal finir. Il y a la vie. Il y a la mort. Et, entre les deux, deux religions ennemies dont on change alors comme de chemise, voire plus souvent encore. Si misérable qu'elle soit, votre peau a tout de même de la valeur. Pour le huguenot Henri de Navarre, devenu pour de bon Henri IV en 1594, Paris valait bien une messe...

Une langue presque étrangère 

C'est cet énorme brassage, ces lames de fond, qui font un grande partie de l'intérêt de cet ouvrage nullement désincarné, en dépit de son titre. Ecrits dans un français aussi bourré de consonnes que l'actuel polonais, les mots du XVIe iècle nous sont souvent devenus étranges ou, pire encore, étrangers. Mais il se trouve derrière eux des hommes (et quelques femmes, je me répète) se débattant dans une existence souvent difficile. Hostile. Mais picaresque, souvent. Et aventureuse, presque toujours. Avec le «Dictionnaire des poètes français de la seconde moité du XVIe siècle», Jean-Paul Barbier-Mueller est parfois plus proche qu'on le penserait d'un certain Alexandre Dumas. Il y a même ici quelques coups d'épée, qui ne ont pas tous donnés dans l'eau...

Pratique 

«Dictionnaire des poètes français de la seconde moitié du XVIe siècle», tome 3, lettres E à J, de Jean-Paul Barbier-Mueller, avec la collaboration de Nicolas Ducimetière et la participation de Marine Molins, Librairie Droz, 748 pages.

Photo (X): "Hippolyte" de Robert Garnier dans une mise en scène contemporaine de Robert Cantadella, spectacle donné en 2011.

Texte intercalaire.

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