Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Jean-Claude Lebensztejn parle des figures pissantes en art

Crédits: DR

Tout le monde le sait. Il y a les organes nobles et les autres. Le cœur et le cerveau sont ainsi très chics. La vessie et l'intestin beaucoup moins. Vous le constatez bien avec votre médecin généraliste. A moins d'un petit cancer, qui le ferait titiller, ces deux parties pourtant importantes de votre anatomie n'engendrent qu'indifférence. Tout s'arrangera! D'où, sans doute, le succès phénoménal, en Allemagne puis ailleurs, d'un livre comme «Le charme discret de l'intestin» de Giulia Enders. Il est vrai que la doctorante fait de ce tube digestif peu attrayant une seconde cervelle. Quelle belle promotion sociale!

Si le contenant fait peu distingué, que dire alors des contenus? L'urine et la merde dégoûtent. Toujours davantage, d'ailleurs. A Versailles, la Cour du Roi Soleil voyait encore là des besoins naturels. Pas de W.C. dans le plus beau château du monde. C'était où l'on pouvait, les plus chanceux ayant le privilège de recevoir les hommages sur une chaise percée. Il suffit de lire, pour s'en convaincre, les lettres-reportages de la princesse Palatine, belle-sœur de Louis XIV. Une dame qui avait le verbe haut et l'esprit clair.

La bénédiction de la Sorbonne 

Aussi est-ce avec surprise que l'on voir sortir ces jours, chez un éditeur élitaire et bien vu des universitaires, un livre intitulé «Figures pissantes». Il sort en plus de la plume, respectable et respectée, de Jean-Claude Lebensztejn. Un Normalien ayant enseigné à la Sorbonne, dont il est aujourd'hui retraité. Bref, l'urine bénéficie ici des bénédictions des plus hautes institutions française. La Sorbonne, ce n'est tout de même pas du pipi de minet. 

Deux dates frappent le lecteur d'emblée. Il y a 1280 et 2014. Lebensztejn fait ici œuvre d'historien, même si le sujet se voit attaqué par le milieu. Comment l'entamer autrement que par le Manneken-Pis de Bruxelles, le premier mot signifiant en flamand «petit homme»et le second se passant de commentaire? Le bronze fut commandé à Jérôme Duquesnoy l'Ancien. «Il remplaçait une statue de pierre du XIVe siècle, désignée au siècle suivant sous le nom du gamin qui pisse». Cette seconde mouture a connu un essor fantastique. Dès la fin du XVIIe siècle, la statuette possédait sa propre garde-robe, comme les Vierges de certaines cathédrales. Elle aurait aujourd'hui plus de 900 costumes. Normal, ou presque, que l'objet (je parle ici de l’œuvre) ait fait l'objet de plusieurs vols, le dernier en 1965. Les passants en voient du coup aujourd'hui une copie.

Dans les marges des manuscrits 

Après avoir dit que «les Belges ont préservé une culture de l'excrétion», l'auteur peut passer à son livre proprement dit. Il tient un peu du catalogue. Tout débute ici avec le «puer mingens» latin. C'est lui qui donnera l'idée aux artistes de la première Renaissance de multiplier, dans les belles marges enluminées des manuscrits, les bambins urinant. Ces «putti» «se mirent à inonder la sculpture et la peinture.» La version féminine de la chose est, sur une fontaine, la femme faisant sortir de l'eau de ses seins. La caution littéraire de ces débordements reste le fameux «Songe de Poliphile», texte paru en 1499. Un enfant pisse droit au milieu du visage du protagoniste. Nul n'aurait pas pour autant parlé d'urophilie au XVe siècle. «L'image du garçon pissant semble avoir emporté avec soi une promesse de prospérité, d'argent comme de chair.» 

La suite tint un peu du recensement. Jean-Claude Lebensztejn avoue s'être pris au jeu et y avoir fait entrer nombre de ses savants amis. Certains d'entre eux lui ont indiqué leurs trouvailles. Il faut dire qu'il convient souvent d'avoir de bons yeux. La déjection se cache au second, voire au troisième plan. Il s'agit d'un clin d’œil, contrairement aux Christ enfants généreusement montrés le sexe nu jusque dans les années 1540. Il s'agissait là de confirmer un point théologique, Jésus s'étant fait homme. Notez qu'il y a tout de même des exceptions. Les enfants pissanst constituent l'unique sujet des lavabos de l'ancienne sacristie de Santa Maria del Fiore, la cathédrale de Florence. Et dans les «Scènes de la vie du jeune Tobie de Giuliano Bugiardini (vers 1500), un gamin descend l'escalier pour faire se soulager directement face au spectateur.

De Rembrandt à Warhol

Les quelque 161 photos font ensuite descendre au lecteur les siècle. On pisse chez Rembrandt. Chez Jacques Callot. Chez François Boucher (même si un second tableau, presque identique, cache aux prudes regards la scène coquine en temps voulu). On pisse même au XIXe siècle, époque pourtant réputée bourgeoise. Chez James Ensor, par exemple. Les libérations du XXe siècle ont évidemment passé par celles de la vessie. Je rappellerai la superbe «Pisseuse» de Pablo Picasso, encore exposée pour quelques jours à la Fondation Gianadda de Martigny. 

La matière se voit parfois traitée pour elle-même, ce qui la rend alors violemment transgressive. Warhol a peint à l'urine. Et il faut bien rappeler ici les scandales suscités par le «Christ Piss» d'Andres Serrano. Le photographe américain a suscité des affaires en cascades. Mais pas toujours! Si les intégristes catholiques ont manifesté à la Fondation Lambert d'Avignon, ils ne l'avaient pas fait à Beaubourg, où un autre exemplaire de l'image figurait quelques années plus tôt. Les réseaux sociaux sont monté en puissance depuis. L'auteur finit sur une citation du poète Coleridge, un monsieur tout à fait respectable, datant de 1803. «Quelle belle chose que l'urine dans un vase, jaune foncé, translucide.» Des goûts et des couleurs... Des pudeurs aussi. Peut-on encore aujourd'hui parler de «jaune-pipi»? Et pourrait-on surtout montrer des garçonnets nus en train d'uriner?

Pratique

«Figures pissantes», de Jean-Claude Lebensztejn, aux Editions Macula (et oui, ça tache!), 165 pages. 161 illustrations.

Photo (DR): Cette carte postale des débuts du XXe siècle ne figure pas dans ce florilège. Mais je n'ai pas pu résister au plaisir de la montrer.

Prochaine chronique le dimanche 6 novembre. Un colloque sur l'attribution en art va se dérouler à Genève. De quoi s'agit-il? Rencontre avec le professeur Frédéric Elsig.

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