Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Jan Blanc nous montre un Vermeer en quête de gloire

Le livre est énorme. Et lourd, avec ça! Il vous calerait sans peine une armoire normande. Il serait cependant dommage, avant de le faire, de ne pas lire le "Vermeer" de Jan Blanc publié par les éditions Citadelles & Mazenod. Car, ô miracle dans le domaine du beau livre, où le texte se révèle souvent inconsommable, le lecteur comprend tout. L'auteur, qui enseigne à l'Université de Genève, ne jargonne pas. L'artiste hollandais se voit éclairé à partir d'un "corpus" d’œuvres minuscule, mais assuré. Trente-sept tableaux à peine, dont deux sont apparus ces dernières années, tandis qu'un n'est plus connu que par photo. Personne n'a jamais retrouvé la toile volée à Boston en 1990... 

Jan Blanc, comment peut-on donner un livre supplémentaire sur Vermeer, né en 1632 et mort en 1675?
Le projet est issu d'une discussion avec Geneviève Rudolf, éditrice chez Citadelles & Mazenod, où paraît la collection Phares. C'est quelqu'un de très ouvert. J'avais déjà publié avec elle une anthologie d'écrits d'artistes, de Cennino Cennini (XVe siècle) à la photographe contemporaine Sophie Calle. Le résultat lui a plu. Elle avait envie d'une nouvelle collaboration. 

Comment traiter Vermeer autrement que par le passé?
En tout cas de manière biographique! Cet aspect de la question a été admirablement réglé par l'Américain John Michael Montias dans les années 1980. On ne peut que s'appuyer sur son travail. Reste l'œuvre. Jusqu'ici, son analyse partait dans deux directions. Il y avait d'un côté le "sphinx de Delft", vu comme une sorte d'ovni. De l'autre, la thèse du Français Daniel Arasse, qui en faisait un artiste du XXIe siècle à force de modernité. Je trouvais intéressant d'aborder le thème des stratégies de Vermeer, en quête de richesse et de gloire. 

Vermeer ne laisse, lui, aucun écrit.
Rien. Pas un texte. Pas une lettre. De son vivant, ses œuvres ne se voient mentionnées nulle part. Tout commence après sa mort. Mon livre part donc du tableau de Vienne, montrant l'atelier idéalisé d'un artiste peignant Clio, que je vois moins ici comme la muse de l'Histoire qu'en tant que Renommée. Le peintre l'exécute visiblement en pensant à sa postérité. 

Pour vous, l'artiste adopte des moyens quasi commerciaux afin d'assurer sa réputation.
Trente-sept tableaux connus, cela peut sembler peu. Nous conservons pourtant les deux tiers de sa production. Pour devenir cher et recherché, Vermeer a volontairement adopté une lenteur extrême. Il créait l'attente et vendait son temps, un peu comme un chauffeur de taxi. Il pouvait se permettre de susciter de la sorte le désir grâce à un mécène. Un patron qui lui commandait un ou deux tableaux par an. On oublie trop qu'une bonne part de la peinture hollandaise, notamment le portrait ou les sujets historiques, relevait de la commande. Il fallait bien vivre dans un pays où il y a vite eu trop de peintres et où le marché s'était affaibli. 

Votre livre, contrairement aux autres Phares, comporte les photos d’œuvres d'autres créateurs.
Il y a deux raisons à cela. D'une part, il fallait respecter la règle du jeu. Les autres volumes de la série comportent environ 300 illustrations. Je ne pouvais pas multiplier à l'infini les détails. L'autre justification est scientifique. Je voulais sortir Vermeer de son splendide isolement. Le natif de Delft reprend les mêmes sujets que ses contemporains. Il s'intègre parfaitement dans un contexte. Sa différence, car elle existe, se situe ailleurs. 

Où?
Il y a d'abord le calcul de la composition, presque géométrique. Il y a surtout la recherche d'une universalité. Vermeer fuit le détail trop contemporain. La situation qui connoterait la scène de genre. Le peintre laisse toujours une ambiguïté. 

Un exemple.
Je prendrai "La servante endormie". On sait, par les radiographies, qu'elle n'était au départ pas seule. Il y avait un homme dans l'encadrement de la porte. Vermeer l'a effacé. Ce comparse aurait donné l'idée d'une scène d'amour et d'ivresse féminine. Le Hollandais a toujours tendance à éliminer ainsi ce qui paraît explicite. Ou il le rend discret. Dans "La peseuse de perles", le spectateur met du temps à réaliser la présence du "Jugement dernier" sur le mur. 

Si Vermeer met des mois à brosser une petit tableau, celui-ci n'apparaît pourtant jamais léché, comme ceux de ces rivaux Frans van Miéris ou Gérard Dou.
Il reste en effet plus proche de Rembrandt que de Dou. Chez lui, on ne distingue pas chaque détail. Vermeer diversifie sa touche, qui reste assez large. L'utilisation qu'il faisait de la chambre optique, avant qu'il n'utilise des mannequins habillés comme modèles, lui a enseigné à varier les nettetés. Elle l'a incité à adopter une touche vibrante. A développer une perception au second degré. 

Comment expliquer que tant de ses tableaux soient devenus de icônes?
Je ne pense pas qu'il s'agisse d'une instrumentalisation moderne. C'était le but de l'artiste au XVIIe siècle. En mettant l'horizon très bas, pour "La laitière", il lui conférait une réelle monumentalité. Elle devenait la personnalisation du travail. "La jeune fille à la perle" est de toute évidence conçue pour séduire. Elle doit créer le désir, et je dois dire que c'est très efficace. Je ne pensais pas à elle, au départ, comme couverture de mon livre. 

Mais ne faites-vous pas de la sur-interprétation?
J'en ai toujours peur. Je pars donc du tableau. J'élimine du discours tout ce qui n'est pas prouvé. J'ai ainsi renoncé à toute chronologie explicative. Seuls quatre Vermeer sont datés. 

A qui s'adresse au fait votre livre? Aux universitaires?
Un peu. Mais je demeure bien conscient du fait que son éditeur le destine au grand public. 

Votre prochain projet?
Un Jan van Eyck. Là, il existe encore davantage de littérature publiée que sur Vermeer. Et il faudra tout lire... Mais j'aimerais démonter que l'artiste, quoique génial, n'est pas le grand révolutionnaire de la peinture au XVe siècle. comme on l'a toujours dit. Je pense qu'il me faudra deux ans.

Pratique

"Vermeer" par Jan Blanc, aux Editions Citadelles & Mazenod, 383 pages, 189 euros. Je n'ose même pas imaginer le prix suisse... Photo (DR): "La vue de Delft". Manque une partie du ciel...

Prochaine chronique le lundi 21 avril. Fribourg invite à la découverte de la photographe Vivian Maier, morte inconnue en 2009 et aujourd'hui célèbre.

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