Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Jacques Le Goff refuse l'Histoire découpée en tranches

Certains aiment les steaks. D'autres préfèrent les rôtis ficelés, voire l'animal entier passé à la broche. Jacques Le Goff, lui, se pose la question. Du moins dans sa branche, qui est comme chacun sait l'Histoire, avec un grand "H". A 90 ans, le médiéviste nous interroge ainsi, "Faut-il vraiment découper l'Histoire en tranches?" 

Il faut dire que les fameuses tranches correspondent à une nécessité. Les millénaires doivent se voir divisés afin de se faufiler dans les programmes scolaires. On obtient ainsi une préhistoire, une Antiquité, un Moyen Age, une Renaissance et des Temps modernes. Cette forme d'enseignement reste récente, du moins en France. Si la discipline existe depuis longtemps, le besoin de l'inculquer date ici du Premier Empire. "A la Sorbonne, la première chaire d'histoire ancienne apparaît en 1808 et la première d'histoire moderne en 1812." La vulgarisation attendra encore. C'est sous la Troisième République (proclamée en 1875) que les écolier diront: "Nos ancêtres les Gaulois."

Y a-t-il une Renaissance? 

C'est tard. Bien plus tard qu'ailleurs. L'Allemagne a commencé dès le XVIe siècle. La première université citée par Le Goff est Marbourg, en 1527. Elle fera tache d'huile. L'Histoire serait-elle protestante? L'Angleterre s'y met à Oxford en 1622. La Suisse, via Bâle, en 1659. Mais si l'Antiquité reste une notion incontestée, la suite fluctue déjà. La Renaissance pose un problème. Se détache-t-elle du Moyen Age? Quand commence-t-elle, pour autant qu'elle ait existé? 

A l'heure où l'enseignement de l'histoire s'égare dans un flot de notions aussi éparpillées que discutables (pensez à ce qu'est aujourd'hui devenue l'école genevoise...), Le Goff éprouve la tentation de tout remettre à plat. Il le fait dans un petit livre, tenant pourtant de la somme. Le gros de l'ouvrage repose sur un exemple. Existe-t-il ce que nous appelons une Renaissance? L'auteur préfère parler d'un Moyen Age long, durant jusqu'en 1750. La période suivante s'étalerait aussi. Comme l'historien l'expliquait Nicolas Tuong dans "Le Monde" du 20 janvier 2014: "La Révolution française a duré tout le XIXe siècle; la mise à fin date bien de la fin du XVIIIe, mais les ondes qui ont détruit le passé ont mis longtemps à produire leurs effets."

La coupure de Pétrarque 

Dans ces conditions, l'Antiquité se prolongerait plus longtemps que la coupure arbitraire de l'an 500. Une Antiquité tardive irait jusqu'aux alentours de 800. Des prémices de renouveau se font sentir dès le XIIe siècle, quand tout se modifie, de la naissance du village actuel à la redécouvertes des cultures grecques et romaines Mais il n'y a pas rupture. On continue à vivre dans une idée héritée de saint Augustin (354-430), qui n'était pas un grand rigolo devant l'Eternel. "Le monde vieillit." 

Autant dire que notre univers ne se régénérera pas... Pour avoir l'idée d'un nouveau printemps (comme celui que peindra Botticelli à Florence), il faut attendre Pétrarque (1304-1374). C'est lui qui invente le terme "Moyen Age", un mot repoussoir donnant l'idée de notions révolues. "Il avait comme seule particularité d'être intermédiaire entre une Antiquité imaginaire et une modernité imaginée."

Des évolutions très lentes 

Le pauvre Pétrarque ne prévoyait pas les convulsions du XVIe siècle, pris entre la chasse aux hérétiques et celle aux sorciers. Il ne voyait pas l'absolutisme du XVIIe siècle. Il ne se doutait pas que les Lumières du XVIIIe siècle auraient tant de mal à scintiller. Des tentatives de rupture politique ont certes existé, "mais elles échouèrent". L'économie a peu changé, comme on le dit souvent, avec la découverte de l'Amérique en 1492. "Celle-ci n'a pas fait naître d'emblée le capitalisme." Tout va toujours lentement. 

Et ceci même aujourd'hui! L'entretien du "Monde" cité se conclut avec l'ordinateur. Une interview doit comporter une dernière question tournée vers l'avenir. Le Goff a pris note de la diffusion d'un outil "qui n'est pas encore répandu partout." Il n'y a pas encore pour lui de fusion universelle. Nous en restons aux échanges, même s'ils deviennent  inégaux. "Aujourd'hui, nous en restons au stade du contact numérique. Il faut patienter pour savoir s'il parviendra à faire naître une nouvelle civilisation." Civilisation n'étant pas synonyme de culture. Le mot doit refléter une transcendance. 

Voilà. Tout cela vous semble peut-être compliqué. Voire barbant. Je vous signale pourtant que ce petit livre, clair et bien écrit, se lit d'une traite. A condition de posséder quelques repères historiques, bien sûr. Or ceux-ci se perdent. Si l'on a découpé en tranches l'histoire, c'est pour l'école. Et celle-ci trouve aujourd'hui le menu trop indigeste!

Pratique

"Faut-il vraiment découper l'histoire en tranches?" de Jacques Le Goff, aux Editions du Seuil, 211 pages. Jacques le Goff parraine aussi la collection  "Histoires & civilisations", dont le premier volume a paru dans le kiosques français le 23 janvier. Prix: 3,99 euros. Photo (DR): Jacques Le Goff il y a quelques années. Ses portraits récents semblent très rares...

 

L'Histoire de France selon Patrik Ourednik, ou quand on croyait encore à l'avenir

C'est un tout petit lvre, comme les aime les éditions Allia. Avec "Histoire de France, A notre chère disparue" de Patrik (sans "c") Ourednik, le lecteur découvre un récit faussement naïf, écrit à la première personne. Nous sommes sans doute peu avant 1914. L'électricité n'est pas encore parvenue jusque dans le village reculé du narrateur. Un homme simple, qui vient d'aller trois jours à Paris. Il nous en raconte les merveilles, trop rapidement entrevues.

Mais en dépit de la concision du récit, le public de 2014 peut retrouver tout un univers disparu. La Troisième République a favorisé l'instituteur aux dépends du curé. La pensée se veut désormais laïque. "Le progrès est utile à tous, même si la femme est par nature encline à la prière." L'optimisme apparaît de règle vers 1900. Tout ira mieux. Le monde sera meilleur. Très vite. On ne s'entre-tuera plus pour des riens, comme au temps des Mérovingiens. "La nourriture deviendra saine, à l'instar des hommes eux-mêmes." On sait comment ces espoirs finiront. Sur les champs de bataille de la Grande Guerre... 

Un très joli texte, où l'Histoire semble un instant suspendue. Plus personne ne croit aujourd'hui aux lendemains qui chantent.

Pratique

"Histoire de France, A notre chère disparue" de Patrik Ourednik, aux Editions Allia, 45 pages.

Prochaine chronique le lundi 10 février. Les jounalistes culturels ne servent-ils plus qu'à faire de la communication?

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