Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / "Hollywood Babylone" refait enfin surface

Sur la couverture du livre, Jayne Mansfield se penche en direction du spectateur. La blonde explosive ne regarde rien en particulier. Elle montre au contraire. Son décolleté béant révèle une absence de soutien-gorge radicale pour l'époque. C'est ce que le public est sensé voir et apprécier.

Depuis 1959, la photo illustre la couverture d'«Hollywood Babylone» de Kenneth Anger. Un ouvrage mythique à tous les sens du terme. Cette plongée dans les coulisses du cinéma américain reste bien connue. Peu de gens ont cependant lu cette chronique au vitriol, publiée pour la première fois à Paris par Jean-Jacques Pauvert, qui était alors l'éditeur de toutes les audaces. Le livre a bien paru aux Etats-Unis en 1975, dans une version mise à jour, mais il s'est vite vu censuré.

Un réalisateur "pornographique"

«Hollywood Babylone» ressort aujourd'hui en français, alors que Kenneth Anger lui a donné une suite en 1986. Il existerait même un «Hollywood Babylone III», resté inédit pour d'évidentes raisons. Les vedettes actuelles n'ont pas envie qu'on vide leurs poubelles devant tout le monde. L'auteur a en effet mauvaise réputation. Cela fait soixante ans qu'il choque comme réalisateur. Il s'agit en effet surtout du créateur du cinéma underground avec des titres comme «Fireworks» (1947) ou «Scorpio Rising» (1964). Des œuvres qui passent dans les festivals art et essai quand elles ne se voient pas qualifiées de pornographiques. Certaines ont même été détruites par les techniciens de laboratoire, choqués. Anger constitue un peu le Jean Genet de l'écran.

Et que raconte ici l'Américain, âgé de 32 ans en 1959? Les scandales ayant entaché la Mecque du cinéma depuis les lointaines années 1920. La plupart sont aujourd'hui bien connus, mais on n'en parlait qu'à voix basse il y a un demi siècle. Ces histoires avaient pourtant fait les gros titres des quotidiens de l'époque. Une mort suspecte dans un milieu aussi médiatisé passe difficilement inaperçue. Les agents des studios chargés d'étouffer les affaires se retrouvent alors débordés...

L'affaire du journal intime

Tout a donc commencé avec les «wild parties» des années 20. Hollywood tente alors de se moraliser, sous la direction du censeur Will H. Hays. Les commères font leur apparition, dans le rôle de dénonciatrices un brin complices. Elles stigmatisent le goût de Chaplin pour les mineures, celui de Clara Bow la poussant vers tout ce qui porte un pantalon. Les premières affaires de drogue éclatent. Barbara La Marr meurt ainsi en 1926, à 26 ans, après six divorces. Les brebis galeuses survivantes voient leur carrière s'effondrer impitoyablement. La fortune subite les aurait perdues. "Fatty" Arbuckle gagnait 15 dollars par semaine en 1913, 50.000 (or!) par semaine en 1917, et il signait un contrat de trois millions de dollars en 1921...

L'affaire Mary Astor, en 1935, change la donne. La future interprète du «Faucon maltais» racontait tout à son journal intime, que son mari découvrit un jour en cherchant des boutons de manchette dans le mauvais tiroir. Les manchettes devinrent vite celles des quotidiens, qui publièrent des extraits osés de cette prose. Et bien Mary, qui jouait les mauvaises femmes à l'écran, ne subit aucun dommage, «loin de là»! C'était la première démonstration que tout est affaire d'image. On attend des ingénues qu'elles se conduisent en braves filles dans la vie. Les autres restent dans la logique de leurs personnages. Il en ira de même en 1942 pour Errol Flynn, accusé de deux viols, puis en 1952 envers Robert Mitchum, coupable de fumette. Qu'attendre d'autre d'aussi mauvais garçons?

Coup de couteau fatal

L'ouvrage se clôt, plus ou moins, avec un scandale encore tout proche en 1959. Lana Turner était la maîtresse masochiste d'un gangster notoire, Johnny Stompanato. La fille de la star la défendit un jour si bien avec un couteau de cuisine que le malfrat passa de vie à trépas. Procès. Déposition d'une mère habituée à jouer dans des mélodrames. Acquittement de l'enfant, alors âgée de 14 ans. Et Lana reprit le chemin des studios. Titre du film? «Mirage de la vie».

Lorsqu'il écrivait cette première mouture, «par besoin désespéré d'argent», Anger ignorait que cet Hollywood-là, né vers 1914, allait bientôt s'écrouler. Les stars cesseront d'être des employées sous contrat, payée à la semaine. Le studios renonceront à produire eux-même leurs longs-métrages, chaque firme gardant du coup son style bien particulier. La MGM s'était longtemps vantée d'avoir plus d'étoiles qu'il n'y en a dans le ciel. «Maintenant, il y avait davantage d'étoiles dans le ciel qu'à la MGM», dit Anger, qui déballe ses ragots avec humour et bonne humeur. Une attitude qui lui permet de fabuler un peu, beaucoup, mais toujours passionnément.

Le livre, qui se lit très agréablement, même si nombre de personnages semblent aujourd'hui bien oubliés, souffre hélas de la mauvaise qualité de son édition. Traduction approximative. Impression pauvre. Absence de mise en contexte. Il faut dire qu'il paraît directement en poche. Une poche où Anger n'a jamais mis ses yeux. A redécouvrir cependant.

Pratique

«Hollywood Babylone», de Kenneth Anger, traduit par Gwilym Tonnerre, aux Editions Tristram, collection Souple, 310 pages. Photo (DR): Lana Turner et Jerry Geisler, l'avocat le plus célèbre de Hollywood, lors du procès pour meurtre de sa fille en 1959.

Prochaine chronique le lundi 29 juillet. Ex-directeur du Musée Patek de Genève, Arnaud Tellier ouvre une galerie de peinture à Morges.

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