Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Histoire macabre. La vie et la mort à travers l'art du XVe siècle

Crédits: DR

Elle a bien sûr toujours existé, mais elle s'invite de manière obsessionnelle dans la peinture du XVe siècle. Il s'agit bien sûr de la mort, qui impose sa présence physique alors que tout semble aller un peu mieux. Vers 1450, la grande peste, qui avait tué jusqu'à la moitié des populations en 1348-1349, semble déjà loin. Pourquoi cette importance nouvelle? C'est l'interrogation d'Alberto Tenenti dans un ouvrage de 1952, aujourd'hui repris par les éditions Allia. Il ne faut pas oublier que ces dernières ne publient pas que des textes nouveaux, en général brefs et d'une haute tenue. Il y a chez la maison parisienne une vraie politique de rééditions. Elle réimprime des textes devenus introuvables afin de leur donner une nouvelle actualité. 

Au moment où Tenenti écrit, la mort est «laissée à d'autres sciences que l'histoire», comme il le dit lui-même dans son introduction. Tel n'est plus le cas depuis longtemps. L'histoire des mentalités et des sentiments s'est attachée à la perception des phénomènes par les hommes (et les femmes) de jadis. Il existe aujourd'hui une histoire des larmes ou de de la vision de l'enfer. La mort s'inscrit parfaitement dans ce type de recherches. Il s'agit donc d'un travail précurseur, partant en fait du XIIe siècle. Peu à peu, le trépas universel sort alors du domaine théologique. Il s'oppose à la vie, qui n'est pas seulement une «vallée de larmes». «Il est hors de doute qu'à partir du XIIe siècle, les classes cultivées de l'Europe occidentale ont mis l'accent sur des valeurs nettement plus terrestres.» Un traité de préparation à la mort de Bartolomeo de Maraschi de 1473 exhorte ainsi le moribond à recevoir l'extrême onction. C'est bien sûr afin de ne pas offenser Dieu, mais aussi pour ne pas mettre sa famille au ban de la société. Ce ne serait en fait pas convenable que de disparaître sans sacrements.

Danse et triomphe 

Il peut sembler normal dans ces conditions que la peinture vienne rappeler aux vivants, et surtout aux bons vivant, que l'existence terrestre demeure éphémère. Deux types de fresques s'imposent. Au Sud des Alpes, ce sont les «triomphes de la mort». Au Nord, les «danses macabres». Il s'agit des deux faces d'une identique réalité dernière. Avec une petite différence, toutefois. Le triomphe, c'est la mort pour pour tous. La danse, la mort pour chacun pris dans son individualité. Aujourd'hui disparues victimes d'un changement de mentalité (celles de Bâle ou de Berne passaient pourtant pour admirables), les danses montrent dans une série de peintures la camarde se saisissant par surprise du vif. Tout le monde y passe, du roi au paysan. 

L'ouvrage ne se révèle pas toujours facile. Les dernières pages, avec la comparaison des différentes versions enrichies de gravures de «L'ars moriendi», s'adressent même aux spécialistes. Mais ce qui est dit, avec un joli corpus d'images en noir et blanc et d'abondantes notes en marge, reste tout de même compréhensible. Il faut parfois lire des choses intelligentes. «La vie et la mort à travers l'art du XVe siècle» en fait partie. Le propos rejoint même, à contrario, des préoccupations résolument actuelles. Si l'on parle beaucoup aujourd'hui de la mort, sa réalité physique s'est vue dissimulée derrière les murs des hôpitaux. Pourquoi?

Pratique

«La vie et la mort à travers l'art du XVe siècle d'Alberto Tenenti, aux Editions Allia, 154 pages.

Photo (DR): «Le triomphe de la mort», détail d'une fresque anonyme qui se trouve, détachée, dans un musée de Palerme.

Prochaine chronique le mercredi 12 septembre. Le Jeu de Paume propose à Paris Gordon Matta Clark.

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