Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Hérésie! Wouter van der Veen détaille "Le capital de Van Gogh"

Crédits: Musée Van Gogh, Amsterdam 2018

Rouvrez la bibliothèque! Elargissez un rayon! Il vient de sortir un nouveau livre sur Van Gogh. Son auteur n'est pas des moindres. Il s'agit de Wouter van der Veen. Ce monsieur est le secrétaire général et directeur scientifique de l'Institut Van-Gogh. Il a déjà pondu cinq autres ouvrages sur le maître, apparemment du genre respectueux. Celui-ci se veut iconoclaste. Dérangeant. Il porte officiellement le nom d'essai. On pourrait parler en réalité d'un pamphlet. Non, Van Gogh n'était pas un révolté mais un bourgeois! Mais si, l'argent jouait pour lui un grand rôle! Avec son frète cadet Théo, il avait même conçu une entreprise de type on ne peut plus capitaliste. Je peins. Tu me finances. Nous spéculons sur l'avenir. Et cela devrait marcher.

Et de fait, ça a marché! Oh, pas tout à fait comme prévu. Vincent est mort un peu trop tôt, à 37 ans. Son frère l'a suivi quelques mois plus tard dans la tombe après un écroulement physique et mental dû à la syphilis. C'est Jo Bonger, la veuve de Théo, qui fera fructifier l'héritage «avec un succès inouï, en alternant monétisation et valorisation dans un dynamique vertueuse.» Elle avait su profiter du fait qu'elle était une femme. On ne l'avait pas vue venir. Son action ne s'en situe pas moins dans le cadre admis de la réussite protestante. Il faut savoir faire fructifier son capital par le travail sans l'amputer par d'excessives dépenses personnelles.

Tout est invention 

Le livre commence par deux chausse-trapes. Ce sont des scènes dialoguées mettant en scène Vincent, Gauguin et un certain Ernest. Il s'agit là de pures fictions. Mais pour Wouter van der Veen, lassé sans doute de lire tant d'extrapolations sur le peintre (dont la pire reste pour lui «Le suicidé de la société» d'Antonin Artaud), tout relève d'invention. «J'ai compris qu'il était vain de chercher à saisir pleinement ce qui pouvait animer un personnage aussi haut en couleur que Vincent van Gogh, dont la vie et l’œuvre constituent le domaine de recherche que ma fonction me permet d'explorer.» Un fait semble cependant patent. Le «pauvre Vincent», le martyr, constitue un mythe. «Van Gogh était un privilégié, obsédé par l'argent et la réussite.» 

Inconfortable de bout en bout tant il dérange, «Le capital van Gogh» s'offre par ailleurs une démolition totale de l'art contemporain subventionné. Quand il se suicide en 1890, l'artiste est déjà connu et exposé. Il vient d'être le sujet d'un article de dix-sept pages dans «Le Mercure de France», ce qui n'est pas rien. Il le lui manque plus que la consécration commerciale, qui arrivera vers 1900. Aujourd'hui, il aurait très vite été acquis par une de ces instances subventionnées qui ont changé les règles du jeu avec les achats de soutien, les bourses, les résidences, les ateliers et je ne sais quoi encore. Notre époque permet selon van der Veen à trop d'artistes de produire en dehors des règles de l'économie de marché. Nous avons ainsi créé «une immense machine à produire de la nullité». J'imagine déjà les cris de certains en lisant une phrase pareille...

Retour sur l'oreille 

Je note au passage que c'est le second livre d'Actes Sud à parler récemment de Van Gogh. Vous me direz que la maison d'éditions loge à Arles, mais tout de même. Je rappelle le titre du premier, qui était un ouvrage moins hérétique, mais selon moi plus novateur. Il s'agit de «L'oreille de Van Gogh» de Bernadette Murphy. Une enquête à la Sherlock Homes dans la ville de l'époque. Bernadette démontrait après des années de recherches que tout ce qui a été écrit sur l'affaire était faux. Elle y parlait aussi bien du milieu arlésien des années 1880 que d'elle-même. Il y avait un brin d'autoportrait là-dedans. Si vous n'avez pas lu ce pavé, c'est le moment de vous y mettre.

Pratique

«Le capital de van Gogh, Ou comment les deux frères van Gogh ont fait mieux que Warren Buffet», de Wouter van der Veen aux Editions Actes Sud, 163 pages.

N.B. Aucun rapport, mais je le dis quand même. Parmi les ouvrages reçuus, je citerai celui des éditions des Sables. Ce sont des haïkus d'Huguette junod. Le livre est donné, oui donné!, aux spectateurs des "Aubes musicales" proposées par les Bains des Pâquis. Voilà qui assure au moins une vraie diffusion!

Photo (Musée van Gogh, Amsterdam 2018): L'un des nombreux autoportraits du peintre.

D'autre compte-rendus de livres suivent immédiatement.

Prochaine chronique le mercredi 8 août. N'abuse-t-on pas des colloques universitaires?

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