Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Hedy Lamarr raconte sa vie sexuelle dans "Ecstasy and Me"

Crédits: Metro Golwyn Mayer

Elle était oubliée à sa mort en janvier 2000. Seuls quelques cinéphiles se souvenaient d'Hedy Lamarr, l'une des stars MGM de la première moitié des années 1940. La brune Autrichienne est redevenue depuis la vedette qu'elle se flattait d'incarner à la ville comme à l'écran. En août dernier, la presse «people» annonçait que Gad Gadot (elle doit être connue, mais je ne vois pas de qui il s'agit) allait jouer l'histoire de sa vie dans une «minisérie» télévisée. En 2017 sortait sur les écrans «Bombshell, The Hedy Lamarr Story» d'Alexandra Dean, un documentaire sur celle qui aurait aussi inventé le Wi-Fi. Le second du genre après «Calling Hedy Lamarr» de 2006. Il pouvait sembler logique que les éditions Séguier réimpriment «Ecstasy and Me». Il s'agit des mémoires d'Hedy. Ils avaient fait scandale en 1966, lors de leur parution aux Etats-Unis. Aucune actrice n'avait jusque là raconté sa vie sexuelle conjugale et et extra-conjugale. Un psychiatre avait dû signer une préface cautionnant le livre. Il n'émanait selon lui pas d'une détraquée. Vous savez comment sont les Américains...

«Autant le dire dès maintenant, dans ma vie, comme dans la vie de la plupart des femmes, le sexe a joué un rôle prépondérant.» L'ouvrage part très fort. L'autobiographie se verra pimentée de scènes à deux, à trois ou à davantage encore. Entre les six maris (1) d'Hedy, successifs ceux-là, auront fait leur apparition bien des hommes. Quelques femmes aussi. Les studios arrivaient alors à maintenir une certaine discrétion. L'Autrichienne a croisé un certain nombre de précurseurs d'Harry Weinstein. Mais comme l'intéressée le dit elle-même, elle n'a jamais eu peur du grand méchant loup. Dans ces condition, le 7e art n'a jamais occupé pour elle qu'une importance mineure. Elle y était entrée à Vienne à 15 ans. Petits rôles. Considéré comme le plus grand metteur en scène de théâtre du monde, Max Reinhart a ensuite décrété qu'il s'agissait de «la plus belle femme du monde». Etait ensuite venue en 1933 l'aventure d'«Extase». On se demande aujourd'hui encore comment ce film de Gustav Machaty a pu sortir sur les écrans. Hedy, qui se nommait alors encore Kiessler, y restait nue comme la main pendant un bon quart d'heure.

Mariée à un fabricant d'armes

Un industriel épousa alors la dame. Fritz Mandl était l'un de plus gros fabricants d'armes d'Europe, alors que le nazisme prenait son essor. Dans son livre, Hedy ne parle jamais de son rôle d'inventrice. Mais Charles Villalon, qui signe la traduction et la postface, a fait assez de recherches pour émettre des suppositions. Frau Mandl recevait beaucoup de monde à sa table. Sa beauté faisait oublier le fait qu'elle écoutait tout. Or, comme le dira plus tard le musicien George Antheil, qui signera avec elle en 1942 les brevets (échus en 1959) ayant amené à nombre d'utilisations dont le Wi-Fi, «Hedy Lamarr était anormalement intelligente pour une actrice.» A Hollywood, elle possédera ainsi un vrai laboratoire. Elle travaillera longtemps sur la lyophilisation, mais sans arriver là à un vrai succès. 

En 1937, Hedy s'enfuit. Ses mémoires brouillent ici un peu les pistes. Il semble aujourd'hui certain qu'elle aura tout fait pour se faire engager par Louis B. Mayer, mais à ses conditions. Pas un essai de six mois à 150 dollars par semaine! Cette femme qui jouait si bien les idiotes finira par obtenir un contrat de sept ans avec un salaire culminant à 5000 dollars hebdomadaires. Vous pouvez largement multiplier la somme par dix pour trouver son actuel équivalent. Son premier film «Algiers», un «remake» de «Pépé le Moko», sera une bombe en 1938. La suite se révélera plus difficile. La MGM ne saura trop que faire de cette beauté en apparence froide et à l'accent prononcé. Hedy recevra des rôles plus improbables les uns que les autres. Hedy sera ouvrière dans une conserverie mexicaine, conductrice d'autobus dans le Moscou de Staline ou indigène de Sierra-Leone... Oui, mais habillée par Adrian, le couturier qu'Hedy partagera avec Greta Garbo et Joan Crawford!

Muse ou inventrice? 

C'est donc vers 1940 qu'elle rencontre Antheil, dont le nom ne se voit même pas cité dans le livre. Collaboration intense. A-t-elle tout inventé de ce qui deviendra le Wi-Fi, comme elle s'est vue officiellement créditée en 1997, ou a-t-elle juste servi de muse? Retirée du monde, ruinée, vieillie, Hedy s'est un peu contredite. L'enquête menée aujourd'hui montre qu'elle a eu un rôle très important, voire moteur. Les secrets en balistique, sur les fréquences d'ondes et autres lui venaient en partie de son premier mariage. Elle avait su les faire fructifier. Antheil a trouvé en elle un alter ego, par ailleurs très égotique. Il n'y a pas plus narcissique qu'Hedy! 

Dès 1945, la carrière périclite, en dépit d'un fantastique succès dans le «Samson et Dalila» de Cecil B. DeMille. Hedy accumule les maris. Elle se disperse en faisant de la peinture. L'ex-vedette n 'en finit surtout plus de jouer à la star. Une des ses jeunes partenaires se souvient qu'un tapis rouge allait de l'arrivée de sa voiture jusqu'à sa loge de maquillage. Ajoutez à cela la chirurgie esthétique (dont il n'est bien entendu jamais question dans le livre). Les problèmes avec ses trois enfants, dont un adopté. Il y aura plus tard des procès pour vol à l'étalage. Les quarante dernières années se termineront dans une semi pauvreté. Mais comme l'explique Hedy, pourtant si exigeante à la MGM, il faut se faire une raison. A la page 423, le lecteur peut ainsi l'apprendre. «Je n'ai pas beaucoup de biens matériels aujourd'hui. Mais cela n'a pas grande importance à mes yeux.»

Un livre-collage

Puisque nous en sommes à ce sacré bouquin, une chose semble sûre. Il n'a pas de «ghost writer». Incohérent, le récit se présente en partie comme un collage. Il y a aussi bien là les bandes de ses séances avec le psychanalyste que les article détaillant les scandales de ses divorces ou de ses ennuis avec la Justice. Le sexe sert si j'ose dire de ciment. On en apprend de belles, tout en n'apprenant finalement rien. Quand il avait fait son film sur elle en 2006, son fils avait déclaré ne jamais avoir compris Hedy. Comment l'humble lecteur de 2018 pourrait-il prétendre y arriver?

(1) L'un des maris est le jazzman d'origine fribourgeoise Teddy Stauffer.

Pratique

«Ecstasy and Me», par Hedy Lamarr, aux Editions Séguier, traduction de Charles Villalon, 438 pages.

Photo (MGM): Photo publicitaire pour "Heavenly Body". 1943.

Prochaine chronique le samedi 6 octobre. Première pierre pour l'Elysée et le Mudac à côté de la gare de Lausanne.

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