Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Grasset réédite les "Ecrits" d'Ingres

«Le dessin est la probité de l'art.» Signée par Jean Auguste Dominique Ingres (1780-1867), la formule fait partie de celles qui définissent l'art d'un peintre supposé classique et froid. Il existe bien d'autres sentences définitives, dues à celui qui fut aussi un maître d'atelier. Le Montalbanais a formé des dizaines d'artistes à Paris dans les années 1820 et 1830, puis à l'Académie française de Rome, passée sous sa direction en 1834. 

Grasset peut ainsi publier les «Ecrits sur l'art» d'Ingres dans ses Cahiers rouges. Difficile de sortir aujourd'hui le recueil d'Henri Delaborde, qui a connu de multiples éditions depuis 1870, sans le remettre en contexte. L'auteur de «La grande odalisque» et du «Bain turc» (Ingres, donc) n'a jamais écrit de livre. Ce sont des élèves qui notaient ses formules frappantes. D'autres ont été retrouvées dans sa correspondance. Autant dire qu'il s'agit d'un collage. Pire encore, les phrases qui le composent datent aussi bien des année 1810 que de la décennie 1860. Autant dire qu'elles ne sont pas issues du même homme. On change, en un demi.siècle...

Adrien Goetz préfacier 

Adrien Goetz s'est donc chargé de la préface. L'homme porte plusieurs casquettes. Né en 1966, le Normand fait partie des grosses têtes formées par «l'excellence» française. La voie royale commence au lycée Louis-le-Grand et passe par l'Ecole normale supérieure, l'agrégation d'histoire et la thèse d'histoire de l'art. L'homme enseigne aujourd'hui à la Sorbonne. Mais il s'agit aussi d'un romancier. Après avoir donné les excellents «La baigneuse de Naples» (l'histoire imaginaire d'un tableau d'Ingres) en 2004 et «Une petite légende dorée» en 2005 (où un diplomate américain un peu espion reconstitue un polyptyque florentin), il a même passé au polar sur l'art. Mais n'est pas Iain Pears, le spécialiste du genre, qui veut! 

Son texte sur Ingres se révèle en revanche excellent. Après «La dormeuse», Goetz avait d'ailleurs organisé à Montauban, ville natale de l'artiste, la bonne exposition «Ingres-Collages» en 2006. Autant dire qu'il pratique depuis des années un créateur ne possédant plus vraiment «son» spécialiste officiel. Goetz éclaire sans s'aveugler. Il s'agit pour lui d'un ouvrage devenu documentaire. Le texte ne fait pas le poids face au «Journal» d'Eugène Delacroix, le rival exécré. «L'art anti-classique, si tant est que ce soit un art, n'est qu'un art de paresseux», disait Ingres du concurrent. Et vlan!

Une référence 

Il n'en reste pas moins, et c'est ça le paradoxe, qu'il existe une actualité d'Ingres, alors que le romantique Delacroix se retrouve à la peine. On dit plus facilement «ingresque» que «delacrucien» en 2013. Il faut dire que le premier a constamment transgressé ses propre règles, allant jusqu'à imposer aux corps humains les déformations qui fascinaient Picasso. Pas de mois donc sans qu'apparaissent des références à Ingres, dont le Grand Palais a pourtant refusé il y a quelques années la rétrospective qui a triomphé au Louvre. 

C'est dans cette perspective qu'il faut lire ce puzzle n'ayant pas l'homogénéité et la vie de «L'atelier d'Ingres», rédigé par son élève Amaury-Duval (que l'on redécouvre aujourd'hui en tant que peintre). Un ouvrage repris en 1993 par Arthéna. Ingres apparaissait là en père de famille colérique et truculent, dont les mots sont comme des saillies. Une réédition s'imposerait...

Pratique 

«Ecrits sur l'art» d'Ingres, aux Editions Grasset, Les cahiers rouges, 133 pages. Spécialisés dans la publication de classiques souvent insolites, les Cahiers ont aussi ressorti les «Vies» de Giorgio Vasari, «L'art» d'Auguste Rodin, les «Lettres» d'Edgar Degas ou la «Correspondance» de Paul Cézanne. Photo, l'autotoportrait de jeunesse d'Ingres (DR)

 

Un Ingres, cela vaut combien d'argent de nos jours, au fait?

Je le sais. Je m'en rends bien compte. Nous sommes ici sur un site où l'argent fait rêver. Surtout celui que l'on n'a pas, d'ailleurs... Alors combien valent aujourd'hui les œuvres de «Monsieur Ingres», comme on l'appelait à l'époque? 

La réponse ne se révèle pas aisée. Il passe souvent en vente publique des dessins. Ils vont du simple crobard aux fameux portraits à la mine de plomb. Le minimum absolu, pour les premiers, tourne autour de 5000 francs. Vous aurez quelque chose de montrable à 20.000 ou 25.000. La cote des portraits dépend, elle, de l'état de la feuille, souvent très insolée, de la qualité de sa restauration (qui risque d'être radicale) et... des charmes du modèle et de la mode féminine de l'époque. Une jolie dame datant le la meilleure époque (les années 1810) peut vous coûter 250.000 ou 300.000 francs, mais j'ai vu partir à Drouot une grand-mère remarquablement dessinée pour l'équivalent de 80.000... Comme le disait le général de Gaulle, «la vieillesse est un naufrage.»

Les achats du Louvre 

Les peintures restent bien plus rares sur le marché. Ingres travaillait très lentement et les collections publiques se sont servies tôt. Les trois cas que je vais détailler ont d'ailleurs fini en musée. Le premier est celui du «Portrait du comte Molé», que voulait le Louvre. Les Noailles possédaient ce tableau représentant leur ancêtre, ministre tous terrains de Napoléon, puis de Louis XVIII et de Louis-Philippe. L'estimation de départ était de 30 millions d'euros. Un chiffre colossal pour une effigie d'un monsieur en noir aussi joyeux qu'un croque-mort. 

Les Noailles ont réduit les prétentions à 24, mais le Louvre se montre toujours féroce en affaires. La noble famille a dû céder à 19 en décembre 2009. Il semblait clair que la toile serait dévaluée par une interdiction de sortie du territoire. Il faut aussi dire que la même institution s'était fait offrir, en janvier 2006, le «Portrait du duc d'Orléans». Un acquisition autrement plus séduisante, avec son image pimpante de jeune officier bien corseté. AXA avait payé le facture de ce «trésor national». Le groupe d'assurances, à l'important département «art», allongeait 11 millions d'euros, déductible à 90 pour-cent des impôts. On aurait plutôt imaginé la différence dans l'autre sens...

Le caprice de Lyon 

Le Musée des beaux-arts de Lyon a craqué, lui, pour «L'Arétin et l'envoyé de Charles-Quint». Un de ces tableautins historiques qu'Ingres a hélas multiplié. La facture s'annonçait du coup moins rude: 750.000 euros. Reste qu'en raclant tous les fonds et en faisant la tournée de popotes, il manquait encore 80.000 euros. Une souscription publique les a réunis fin 2012. Il y a ainsi eu 1536 mécènes. 

Dans ces conditions, on se demande comment vaudrait le célébrissime «Portrait de Betty de Rothschild», resté chez ces descendants, reproduit dans tous les livres et dont Pierre Assouline a récemment écrit les assez ennuyeux mémoire fictifs («Le portrait», Gallimard, 2007). Faut-il dire 50 millions d'euros, 80, ou davantage? L’œuvre ne pourra jamais quitter la France... Et «Le bain turc», icône totale, que le Louvre ne vendra bien sûr jamais? Nous sommes ici dans une spéculation d'autant plus pure qu'elle reste intellectuelle.

Prochain article le lundi 15 juillet. L'Hermitage de Lausanne expose les dernières années de Miró. Faut-il s'en réjouir?

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