Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/"Grands et petits secrets du monde l'art". Deux Françaises mènent l'enquête dans le monde

Crédits: Image tirée du film "La ruée vers l'art"

Le marché de l'art est à la fois opaque et omniprésent. Il suffit de rappeler ici les supputations faites après la vente d'un supposé Léonard de Vinci à 450 millions ou le passage d'un Gauguin du Kunstmuseum de Bâle (où il était déposé par une fondation) à des Qataris. Ou prétendus Qataris. Il n'y a pas eu une, mais dix vérités. Je veux bien que chaque vérité, comme toujours dans la vie, suppose quelques mensonges ou aménagements, mais tout de même! 

A la fin de la décennie dernière, deux Françaises, Danièle Granet et Catherine Lamour ont voulu en avoir le cœur net. Elles ont enquêté durant des mois et des mois dans le monde. Il en a résulté un livre paru chez Fayard en 2010, «Grands et petits secrets du monde de l'art». Cela ne leur suffisait pas. Utilisant Marianne Lamour comme réalisatrice, les duettistes ont tourné un film promenant ses spectateurs de Bâle à Venise en passant par Miami, Shanghai ou Dubaï. Le tour du monde correspondait à une année. Comme pour les festivals de cinéma, il y a en art contemporain une course qui recommence tous les douze mois. Je vous en parlé de "La ruée vers l'art" lors de sa sortie en 2013. C'était instructif. Plutôt divertissant. Aujourd'hui, les deux dames reprennent leur ouvrage de départ. Pluriel propose une «édition actualisée» des «Grands et petits secrets». Cap sur 2018!

Des journalistes tous terrains 

Danièle et Catherine ne sont pas nées de la dernière pluie. La preuve, elles appartiennent à une génération où une femme ne donnait jamais son âge. Aucune mention nulle part.  Je dirai tout de même qui Danièle a été journaliste à «L'Express» dès 1968 avant de passer au «Nouvel Economiste», au «Figaro» pour culminer en devenant directrice générale de Novapress en 1994. Catherine Lamour (qu'on a connue à Télé Hachette, puis Canal+) signait «Le pari chilien» chez Stock en 1971. Le duo a en effet parlé de tout, en solo ou à deux voix. Il a aussi bien été question avec lui des partis politiques que de l'opium. Il y a même eu un roman, que je devine grand public, «Comme tu veux, mon chéri». 

Il ne s'agit donc pas de spécialistes. C'était du reste l'enjeu. Comment ces deux Alice au pays des merveilles allaient-elles se faire recevoir par les cent personnes qui font (et bien sûr défont) le petit monde très fermé de l'art contemporain? Elles allaient fatalement déranger en posant les questions élémentaires éludées par les experts. Elles feraient aussi revenir les choses sur terre. Avec trivialité. «Si l'art contemporain est plus accessible que l'art moderne ou classique, puisque les artistes vivants continuent à produire, il possède un autre atout: il contribue à faire du petit monde de l'art une nouvelle jet-set.» Il y a le plaisir de se retrouver entre soi, sous le regard envieux des autres.

Bonnes rencontres 

Danièle et Catherine ont rencontré les gens qu'il faut, de Philippe de Montebello, ancien directeur du «Met» de New York à notre Pierre Huber genevois. Des entretiens truffent ainsi un livre au nombre de pages déjà copieux. Les auteures ont fourré leur nez partout, à commencer par les grandes foires internationales. Elles ont pensé à regarder en arrière, afin de voir en quelle manière le marché de l'art avait évolué. Elles ont étudié la progression parallèle de l'art et du luxe. Mais soyons justes. Le tandem s'est limité comme le font de bonnes journalistes au 0,5 pour-cent glamour du marché. Cent collectionneurs richissimes se disputent ici une centaine d'artistes, dont aucun Français. Le reste ne se voit pas évoqué. Il tient pourtant souvent de la misère moderne. Nombre de créateurs vivent de presque rien (1) et je préfère ne pas savoir combien d’œuvres sans amateurs passent à la poubelle.

L'autre défaut du livre est sa pseudo-réactualisation. Certains compléments se sont vus ajoutés, bien sûr. Mais c'est l'ensemble du bouquin qu'il aurait fallu récrite. Tout va très vite aujourd'hui. Certaines pages sont déjà devenues historiques. Sans parler des incohérences. La Fondation Vuitton de Paris est ouverte dans certains chapitres, alors qu'elle reste à venir dans les autres. Péchés véniels, tout de même. Le livre se lit comme un roman. Que dis-je, une épopée. 

(1) L'un deux me racontait récemment avoir vécu deux ans dans une cave...

Pratique

«Grands et petits secrets du monde de l'art», édition actualisée», de Danièle Granet et Catherine Lamour chez Pluriel, 369 pages.

Photo (Image tirée du film "La ruée vers l'art"): La vente Saint Laurent en 2009. Le grand coup d'un marché français écrasé par la concurrence anglo-saxonne.

Prochaine chronique le mercredi 8 août. Le catalogue raisonné des tableaux de Salvador Dalí a été mis gratuitement en ligne.

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