Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Giovanni Lista publie une véritable bible du futurisme

Crédits: DR/Collezione Mattioti-Fondazione Peggy Guggenheim

C'est un énorme texte, bien trop abondant pour faire l'objet d'un «beau livre». Si l'on donnait la priorité aux images, les quelque 1200 pages à interligne serré du «Qu'est-ce que le futurisme?» de Giovanni Lista donneraient lieu à au moins quatre volumes de luxe. Bien lourds. C'est pourquoi cet ouvrage a paru, comme cela devient souvent le cas pour des études fondamentales, directement en Poche. Je viens de vous parler de «Les avant-gardes artistiques, 1848-1918», édité également par Folio. Béatrice Joyeux-Prunel s'y contentait, elle, d'un peu moins de 1000 pages. 

Il faut dire qu'il s'agit d'une somme pour Lista. Né en 1943, établi à Paris depuis 1969, l'Italien a voué toute sa carrière de chercheur au grand mouvement italien des années 1909 à 1944. Il suffit de consulter sa bibliographie. Les noms de Giacomo Balla, Enrico Prampolini, Umberto Boccioni ou Filippo Tomaso Marinetti y reviennent sans cesse. Quand Lista s'éloigne du sujet, c'est en apparence seulement. De Chirico se situe en marge, la danseuse Loïe Fuller en amont et l'«arte povera» en aval. Le futurisme a en effet irrigué quantité de mouvement postérieurs, à commencer par ce Dada dont on fête le centenaire cette année.

Marinetti, l'animateur et mécène 

Un personnage domine le livre, dans la mesure où il a inventé le futurisme, qui prendra fin avant sa mort en décembre 1944, au moment où l'Italie mussolinienne s'écroule. C'est Filippo Tommaso Marinetti. L'homme a vu le jour à Alexandrie, en 1876. C'est un Italien de l'étranger, ce qui contribuera peut-être à renforcer son nationalisme outrancier. Ses parents étant morts jeunes, l'homme hérite de leur fortune, qu'il finira par dépenser dans l'art. Après s'être consacré à la poésie et au théâtre, cet intellectuel ayant un pied à Paris et l'autre à Milan, la ville moderne de la vieille Italie, se lance dans l'agitation culturelle. En janvier 1909, il publie son «Manifeste de la fondation du futurisme» à Milan. Il réussit un mois plus tard à en faire la «une» du «Figaro» en France. Premier coup d'un homme doté du génie de la publicité. 

Dans les années 1910 et 1920, Marinetti se fera le mécène d'artistes qu'il a convaincu à sa cause, celle d'un renouvellement non seulement de l'art, mais de la société. Il en sera de plus le promoteur, à coup d'affiches, de conférences données de Londres à Moscou et surtout de manifestes. Il y en aura un pour tout, avec assez d'excès de langage pour susciter des débats passionnés. Guillaume Apollinaire, apôtre des cubistes, tentera bien de lui barrer la route au nom de l'antériorité des siens. Peine perdue! Marinetti, qui vient d'une nation neuve (l'unité italienne date de 1870 et il reste encore des terres italianophones à récupérer) se moque de l'adoubement parisien, ou feint du moins de le faire. Il propose un projet global.

Une révolution globale 

Il faut voir les choses clairement. Quand Georges Braque ou Pablo Picasso peignent un tableau cubiste, ils choquent le bourgeois. Mais il n'y a pas d'idée de révolution. Or le futurisme veut bouleverser, en introduisant les bruits dans la musique, en donnant leur liberté aux mots (qui doivent s'affranchir de la grammaire) ou en prônant la machine. Le cubisme en reste au tableau, alors que le futurisme pense aux environnements, au effets lumineux et surtout à ce qui deviendra après 1950 le «happening». Tout doit changer. Le mouvement constitue un éloge du dynamisme. On connaît les idées. Il faut détruire les musées et brûler les bibliothèques afin de permettre à une Italie ployant sous son glorieux passé d'affronter l'avenir. Il y aura donc une architecture et une cuisine futuristes. On avait même prévu les carreaux de salle de bains assortis... 

L'idéologie n'est pas que morale. Elle s'accompagne d'idées politiques, le futurisme formant même un éphémère parti vers 1920. Ces idées sont dangereuses. Pour Marinetti, la guerre constitue «l'hygiène du monde». Ce belliciste poussera à sa déclaration en 1914 (l'Italie n'entrera dans le conflit, du côté des Alliés qu'en 1915). Bien des futuristes y perdront du reste la vie, dont le peintre Umberto Boccioni et l'architecte Antonio Sant'Elia. Mais il y aura surtout l'après. Dans l'anarchie que connaît le pays après la victoire de 1918, Marinetti verra vite qu'il lui faut s'allier à Mussollini, qui va prendre le pouvoir. C'est la grande compromission.

Un art toléré par le fascisme 

Contre son allégeance à la dictature, le chef de file espère gagner, ou plutôt conserver, un espace de liberté. Il l'aura, même si le Duce le considère comme «un bouffon». Mais jamais le futurisme, toléré par le régime comme plus tard l'abstraction (on n'est pas chez Hitler!) ne deviendra un art officiel. Celui-ci sera inacarné par le courant «Novecento» qui, en dépit de son nom, se tourne vers les formes archaïques de la haute Renaissance. «Novecento», où se retrouveront d'ex-futuristes comme Mario Sironi, Carlo Carrà ou (par la bande) Gino Severini, aura de grandes réussites à son actif, comme le prouve l'actuel regain d'intérêt pour lui et pour eux. Mais ce sera une autre histoire. 

Celle de Marinetti ne pouvait que mal finir. Il y aura bien sûr un second futurisme dans les années 20 et 30, comme il a existé après 1945 un nouveau surréalisme (encore un mouvement qui doit beaucoup à Marinetti, à qui André Breton ressemblait en plus intolérant!). Il connaîtra d'indiscutables bonheurs plastiques avec des peintres comme Enrico Prampolini ou Fortunato Depero (dont le véritable épanouissement se situe après 1918). Tout à la fin, Tullio Crali donnera encore d'étonnantes «aéro-peintures», aux cadrages de BD. Elles séduisent, tout en mettant mal à l'aise. Exposer «Bombardement d'une usine» en 1942 tient d'une acrobatie plus morale encore qu'aérienne...

Un précieux dictionnaire 

On comprend qu'en 1945, l'Italie en ruines ait voulu tourner la page. Ce sont les Américains qui vont les premiers racheter des tableaux futuristes, lançant un «revival» dans les années 1960. Celui-ci est intellectuellement orchestré par Giovanni Lista, qui lui a voué sa vie et son oeuvre. L'homme peut ainsi consacrer 250 des 1200 pages de son livre actuel à un «Dictionnaire des futuristes», répandant ses coups de projecteur jusque sur les plus humbles d'entre eux. Un précieux document de consultation après de bonnes heures de lectures. Ceci dit, avec un peu de culture pour aider, l'ouvrage se lit agréablement. Calmement. Il y a là beaucoup de science et peu de verbiage. Le lecteur y apprend énormément.

Pratique 

«Qu'est-ce que le futurisme?» de Giovanni Lista aux Editions Folio Essais, 1168 pages.

Photo (DR): "Dynamisme d'un cyclisste" d'Umberto Boccioni, mort dès 1916. "Dynamisme" constitue le mot clef du futurisme.
Ce texte est acompagné, immédiatement plus bas dans le déroulé, d'un autre (plus court!) sur la réédition de "L'art des bruits" de Luigi Russolo.
Prochaine chronique le lundi 15 février. Winterthour expose Jean Arp au milieu de sculpteurs très contemporains.

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