Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Genève se penche sur son dépôt légal à la BGE

Il y avait du beau monde, samedi 8 mars, à la Bibliothèque de Genève. Il faut dire que l'institution commençait pour la "Journée des femmes" son cycle de trois expositions sur le dépôt légal. Sujet du jour: l'ex-sexe faible, bien entendu. On pouvait donc voir dans l'Espace Ami-Lullin d'anciennes combattantes et des créatrices d'aujourd'hui. Parmi les premières, Jacqueline Burnand, ancien(ne) maire de Genève parlait avec Laurence Deonna, qui vit désormais sur son stock de voyages. Pour ce qui est des secondes, Lyn M, la chanteuse du groupe Aloan, avait amené son compagnon maniant la poussette. Certains gestes font comme ça figure de symboles. 

Epicènes bien entendu, les discours n'ont pas manqué. Sandrine Salerno a rappelé qu'une femme politique se devait d'être plus compétente qu'un homme pour réussir. Généreusement biffée par ses électeurs (et électrices) aux dernière votations, la socialiste a manqué une bonne occasion de s'abstenir. Anne Bisang, qui avait laissé ses "Chiennes de garde" à la niche, a répété combien il restait difficile pour une créatrice de diriger un théâtre. Bref, il a été dit ce qui se dit, même si la Bibliothèque de Genève aurait tout de même pu prévoir Nabilla au téléphone et l'ex-conseillère d'Etat Michèle Künzler empaillée dans une vitrine.

Premier livre interdit, celui d'une femme en 1539 

Mais il faut préciser qu'il y a déjà beaucoup de choses, dans les dites vitrines de l'Espace Ami-Lullin! Il faut y illustrer à la fois la marche des femmes et l'arrivée du dépôt légal, créé à Genève sous Calvin. Les deux choses se révèlent conciliables. Le premier ouvrage interdit dans la République fut celui publié anonymement, en 1539, par la théologienne Marie Dentière avec une fallacieuse adresse à Anvers. L'essentiel du travail reste pourtant bien de restituer un flux parfois effrayant. Un seul cartel suffit à montrer l'étendue des dégâts. Chaque jour, la BGE reçoit 20 kilos de journaux à répertorier. Et il y a les livres. Les affiches. Plus le reste... 

La mise en scène devait se révéler imaginative. Le parcours s'effectue agréablement entre quantité d'ouvrages, dont la présence se voit justifiée par des textes écrit sur de l'orange, couleur supposée gaie. Une immense photo sous verre montre "L'enlèvement d'Europe". Deux vitrines noires signalent une absence. Le dépôt légal a disparu à Genève de 1907 à 1967, avant de se voir rétabli, notamment à l'instigation de Jean-Daniel Candaux. Quelques affiches au féminin amènent enfin des images. L'une d'elles insiste sur le caractère nuisible aux familles du suffrage féminin. Une autre renvoie, au propre, les dames à leurs fourneaux. Notez qu'il ne s'agit pas de celle de mon enfance, où la femme suisse "cuit à l'électricité". 

Restons en là. Je dirai juste qu'une salle de la BGE porte depuis samedi le nom de l'éditrice Eugénie Droz. L'essentiel est en effet de parler dépôt légal avec Etienne Burgy, commissaire de l'exposition.

Pratique

"500 ans au quotidien, Histoire de femmes", Bibliothèque de Genève, Espace Ami-Lullin, jusqu'au 5 avril. Tél. 022 418 28 00, site www.ville-ge.ch/bge Ouvert du lundi au vendredi de 15h à 19h, samedi de 13h à 17h. Conférences le jeudi soir. Photo (BGE): Une affiche de Noël Fontanet contre le suffrage féminin.

 

Etienne Burgy: "Nous récoltons tout, sans tenir compte de la qualité des ouvrages"

Etienne Burgy, pourquoi un cycle sur le dépôt légal à Genève en 2014
Nous sommes en pleine réflexion sur le dépôt légal numérique. Il faut faire quelque chose en ce domaine. Mais quoi? Tout ne pourra pas se voir conservé. Mieux vaut cependant garder une mémoire fragmentaire qu'arriver à une amnésie totale. Reste aussi à savoir de quelle manière maintenir le numérique en vie, alors que les supports se révèlent si éphémères. 

De quelle manière s'opère l'actuel dépôt, qui demeure donc sur papier?
Comme partout ailleurs! Des bibliothèques patrimoniales reçoivent des exemplaires de chaque nouvel ouvrage. Il peut aussi bien s'agir d'un livre que d'une brochure, voire d'une feuille volante. A Genève, il suffit de donner un exemplaire. Ailleurs, cela peut être cinq, même dix... 

L'institution du dépôt légal date de 1539. Est-ce précoce, normal ou tardif?
Très précoce. Je ne vois guère que la France, état déjà centralisé, pour l'avoir exigé en 1537 par l'édit de Montpellier. L'Italie ou l'Allemagne n'existaient alors pas comme entité politiques. 

Quel a été au début le flux?
Il faudrait contrôler, mais je pense qu'il devait se situer autour des 100 titres annuels en 1550. A ce moment, les chiffres commencent à enfler. N'oubliez pas que le dépôt ne tient pas compte de la qualité des ouvrages déposés. Au XVIIe siècle, moment qui peut sembler un peu terne à Genève, on a beaucoup imprimé chez nous. Et les genres se sont ajoutés depuis les uns aux autres. Nous possédons ainsi un très important fonds de bandes dessinées, même si ce n'est pas chez nous que les gens viennent les chercher en priorité. 

Comment cette masse se voit-elle conservée?
Dans des magasins fermés. Il existe en fait trois types d'ouvrages: les livres et brochures, les journaux et les affiches. Cela suppose des besoin de place assez différents Nous suivons 1500 périodiques, ce qui est énorme, alors que les affiches typiquement genevoises ne dépassent pas les 2000 par an. 

Des imprimés passent-ils entre les mailles du filet?
Plus une chose est petite, plus elle est mineure, plus elle aura tendance à nous échapper. Certaines personnes ne réalisent pas qu'elles deviennent éditrices. Elles pensent que seule la vente en librairie ou en kiosques compte. Or il existe beaucoup de publications, d'entreprise notamment, échappant au marché. Il faut le rappeler aux contrevenants. Notons que les gens se montrent alors non seulement collaboratifs, mais qu'ils se disent honorés. Ils n'auraient pas pensé que leur production était digne de rencontrer notre intérêt. 

Vous avez donc presque tout.
Difficile de vous répondre. Ce qui nous a échappé est resté invisible, à part bien sûr certaines affiches sauvages, dont le nombre me semble aller diminuant. 

Tout cela prend de la place. N'être-vous pas au bord de la saturation?
Plus qu'au bord. Nous sommes pleins. Bourrés jusqu'à la gueule. Notre seule perspective est un lieu à venir sur, ou plutôt sous, le site d'Artamis.

Prochaine chronique le mercredi 12 mars. Les galeristes peuvent aussi écrire des romans. Olivier Rasimi parle de "Le silence de la chair". Un livre se situant au bord du fantastique.

 

 

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