Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/"Genève il y a 3000 ans", ou l'histoire d'un village lacustre au Plonjon

Crédits: DR/Couverture du livre

Pour un regard dans le rétroviseur, c'en est bien un. Une équipe de préhistoriens, placés sous la direction de Pierre Corboud, nous raconte l'histoire d'un village situé au bout du Léman. Ces quelques maisons, dont il reste davantage que le souvenir, c'est «Genève il y a 3000 ans». La surface de la ville actuelle avait alors abrité d'autres habitants depuis longtemps. Je vous rappelle que les premières traces d'occupation humaine, situées sous l'église de Saint-Gervais, remontent à 4000 ou 4500 ans avant Jésus-Christ. C'est loin... 

L'agglomération dont il est question se révèle donc bien postérieure. Elle remonte à ce que l'on a longtemps appelé «l'époque lacustre». Au milieu du XIXe siècle, l'exceptionnelle sécheresse de 1853-54 avait amené en Suisse une baisse des eaux. Des poteaux de bois avaient émergé sur les rives asséchées des lacs. Le même phénomène climatique a permis de nouvelles études en 1920-21. La légende d'hommes et de femmes vivant dans des maisons de bois construites sur des plates-formes de bois était née. C'étaient des Lacustres. Des gens bien de chez nous. Pacifiques, de surcroît. La Suisse avait besoin de mythes originels. En fait, le niveau du Léman a tout simplement connu de fortes différences suivant les époques (1). Un édifice construit sur le rivage pouvait de retrouver inondé plus tard. Les populations s'adaptaient.

Vestiges à sauver 

L'inexistence de Lacustres a été difficile à combattre. D'abord, l'idée séduisait les gens. Elle faisait ensuite partie du récit national. Elle ne se verra du coup abandonnée, presque à contre-coeur, que dans les années 1950-1960. Si la science a ainsi triomphé, il restait aux archéologues à sauver les vestiges matériels des ex-Lacustres, soit les palafittes (2). Ceux-ci ont été malmenés depuis un siècle et demi. La nature se retrouve un peu en cause. Ce sont bien sûr les hommes qui ont fait le plus de dégâts. Il y a en outre des menaces sur le futur. La volonté à Genève d'agrandir en 2008 une plage publique aux Eaux-Vives et d'étendre la nettement moins populaire Société Nautique en faisaient partie. «Le plan initial devait recouvrir un peu plus de la moitié de la surface du site préhistorique du Plonjon, connu dès le milieu du XIXe siècle», dit bien le livre.

Il fallait lancer une campagne archéologique de sauvetage, surtout au moment où les stations «lacustres» de l'Arc alpin se retrouvaient candidates à la Liste du patrimoine de l'Unesco. «L'objectif était la fouille complète de la station du Plonjon, soit une surface d'environ un hectare.» Il y aura au final huit campagnes de terrain (un terrain aquatique), faites entre 2009 et 2013 à la fin de l'hiver, quand les eaux sont les plus favorables. Pierre Corboud a souvent chaussé son masque et ses palmes. Le but était d'en savoir le plus possible sur les populations locales (quelques centaines de personnes!) de l'âge du Bronze final. Le Plonjon a en effet été occupé, avec d'incessants remaniements, de 1100 à 800 av. J.-C. Ce village n'avait d'ailleurs rien d'unique. Il en a existé un autre en face, aux Pâquis. Les datations se fixent avec précision, à l'année près, à l'aide de la dendrochronologie (3).

Perspective grand public 

L'actuel ouvrage présente les résultats sous une forme grand public. Le lecteur voit s'édifier et se modifier un village, d'assez grande taille pour l'époque, entre 1063 et 858 av. J.-C. Tous les vingt ans, le temps d'une génération, les choses changent. Il y a un édifice de plus. Un de moins. Une palissade brise-vague se voit construite. Puis abandonnée. Les eaux baissent. Puis à un moment, les hommes et les femmes cessent de construire. Le lac remonte trop. «Après le printemps -858, plus aucun bois n'a été abattu et probablement utilisé sur le site du Plonjon,» Les Allobroges, bien plus tard, préféreront la sécurité de la colline, là même où se trouve aujourd'hui la Vieille Ville. 

Les fouilles n'ont pas révélé que des pieux, dont nombre ont été extraits de l'eau afin de permettre leur survie. Comme son nom l'indique, l'Age du Bronze final se caractérise par une première métallurgie. Le prouvent des objets trouvés par les plongeurs. Il y a des bracelets, des disques, des épingles. Rien de très gros. Ces menus objets n'en démontrent pas moins une étonnante technicité et un goût artistique certain. Il s'en trouve de bonnes photos dans cet ouvrage, qui précède les publications scientifiques. Celles que peu de monde lit... Un gros effort a été fait pour adopter une langue simple. Courts, les différents chapitres se lisent du coup mieux que les présentations liminaires des conseillers d'Etat. Ces dernières sentent, elles, fortement la langue de bois officielle pour ne pas dire le palafitte bucal. 

(1) Il fut un temps où l'on pouvait traverser à pieds la Rade actuelle. Le lac se situait sept mètres plus bas.
(2) Palafittes vient de l'italien. Les «palafitte» sont des pieux plantés.
(3) La dendrochronologie permet de mesurer l'âge des arbres en utilisant les anneaux de croissance de leurs troncs.

Pratique 

«Genève, il y a 3000 ans, Chronique d'une fouille dans le village préhistorique du Plonjon», sous la direction de Pierre Corboud, aux Editions Infolio, 103 pages. En vente sur le site de l'éditeur, ainsi qu'au Muséum d'histoire naturelle, au MEG, au MAH ou au Musée d'histoire des sciences.

Photo (DR): La couverture du livre.

Prochaine chronique le lundi 11 juin. Picasso et "Guernica" à Paris. Sans "Guernica"...

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