Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Frédéric Pajak réunit Emily Dichinson et Marina Tsvetaieva

Crédits: Frédéric Pajak/Editions Noir sur blanc 2018

Numéro 7! Le «Manifeste incertain» de Jacques Pajak avance à grandes enjambées. Commencée en en 2012, la publication de cette série inclassable suit au rythme d'un gros tome par an. Textes et dessins de l'auteur. Le tout noir sur blanc, comme le nom de l'éditeur. De nombreux personnages historiques des XIXe et XXe siècle ont déjà traversé cette saga, où l'auteur fait partie des personnages. Il me suffit de citer Walter Benjamin, Ezra Pound, Friedrich Nietzsche, Vincent van Gogh ou Arthur de Gobineau. Pajak a des lectures ambitieuses. Et il sait en faire son miel. 

Ce sont deux poétesses que son public retrouvera dans le tome 7. Peu de choses en commun entre ces deux femmes. L'une est Américaine, discrète, renfermée et silencieuse. Il s'agit d'Emily Dickinson (1830-1886). Rien ne lui est jamais arrivé. C'est à peine si, dans les derniers temps, elle acceptait encore de sortir de sa chambre. La femme n'a presque rien publié. A sa mort, elle a demandé à sa sœur de détruire ses manuscrits. Une vraie puritaine, mâtinée d'une vieille fille.

Equilibre difficile

L'autre est Russe. Je dirais même superlativement. Marina Tsvetaieva (1892-1941) incarne ce que nous appelons en Occident l'«âme slave». Avec elle, tout va toujours mal. De l'amour à l'argent en passant par l'absence de reconnaissance, ses maux se révèlent multiple. Il y a parmi eux l'exil. Cette rescapée de la Révolution d'octobre opérera pourtant le retour dans la mère patrie en 1939. Au pire moment. Staline règne en maître et la guerre s'annonce. Cela se terminera par un suicide. 

Difficile d'équilibrer ces deux destins. Emily occupe logiquement une cinquantaine de pages, tandis que Marina traverse des chapitres entiers avec les siens. Les amants. Les enfants. Il y a sa fille surdouée au départ, qui se retournera contre elle. L'enfant handicapée, qu'elle se félicitera après sa mort de ne pas avoir aimée. Et le fils, qui la regarde. Lucide, cet adolescent qui n'en finit pas de remplir son journal, enfin publié à Genève en 2014! Et donc critique. Lui aussi fonce pourtant vers l'abîme. Il mourra sur le front en 1944, à 19 ans.

Dessins presque abstraits 

Frédéric Pajak apparaît comme de coutume dans le livre. Il voyage. La chose signifie qu'il regarde et qu'il écoute. Ces pèlerinages étoffent le livre et nourrissent les dessins. Il en est cette fois de presque abstraits. Ce sont des paysages qui ont viré au noir. Des crépuscules précédant de peu la nuit. Des œuvres qui, elles aussi, exigent une lecture attentive. 

L'ouvrage demeure bien sûr d'un haut niveau. Ce n'est cependant pas le meilleur de la série. Du moins pour moi. Serais-je allergique à «L'immense poésie», qui en forme le sous-titre? Pas impossible. Sauf dans certains pays, comme la Russie, «la plupart des gens se défient de la poésie, quand ils ne l'ignorent pas tout à fait.» Tel n'est pas le cas de Frédéric Pajak, qui s'est «longtemps obligé à lire un poème avant de commencer la journée.» Ceci explique peut-être cela.

Pratique

«Manifeste incertain 7, L'immense poésie», textes et dessins de Frédéric Pajak, aux Editions Noir sur blanc, 307 pages.

Photo (Frédéric Pajak/Editions Noir sur blanc): dessins d'apès une photo de Marina Tsvetaieva.

Texte intercalaire.

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