Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Françoise Huguier photographie le grand vide du "Virtual Seoul"

Crédits: Françoise Huguier

C'est un livre qui fait peur, en dépit de ses couleurs rutilantes. «Virtual Seoul» montre une capitale déconnectée à force d'être connectée. Elle a perdu pied avec la réalité. Non seulement la Corée du Sud souffre d'une obsession technologique, mais elle dicte chaque élément du mode de vie. Dans la course à la réussite qu'elle impose, chacun doit se conformer à des modes futiles pour se voir intégré dans la société. Une société dont l'unique but est de consommer. Un instant de tranquillité y apparaît comme un vide, qu'il faut combler à tout prix. 

Françoise Huguier signe «Virtual Seoul». A 74 ans, c'est une photographe connue depuis longtemps. Après avoir été montrée il y a bien des années à l'Elysée lausannois (c'était sous le règne de Charles-Henri Favrod), les amateurs l'ont retrouvée à Arles ou à la Maison européenne de la photographie. Ils l'ont aussi souvent vue dans les pages de «Libération», pour lesquelles la Française a «couvert» la mode depuis 1983. Notons enfin qu'elle a souvent publié plusieurs livres chez Actes Sud, qui propose aujourd'hui cette plongée dans le paradis infernal de Séoul.

Une reporter sur le long terme 

Prisonnière enfant du Viet Mihn au Cambodge, où elle est retournée voir ce qui se passait il y a quelques années, Françoise Huguier connaît cependant avant tout une carrière de reporter. Il s'agit d'une enquêteuse travaillant sur le long terme, ce qui devient rare. Elle a ainsi passé, à partir de 2001, plusieurs années à Saint-Pétersbourg, afin de montrer l'existence dans les appartements communautaires. Avant cela, Françoise a beaucoup bougé sur le Continent noir, où elle avait notamment découvert son collègue Seydou Keita (montré cette année au Grand Palais parisien). Il en était résulté en 1990 un ouvrage qui a fait date, «Sur les traces de l'Afrique fantôme». 

Françoise Huguier s'était déjà rendue à Séoul en 1982. Elle y avait vu un «squelette de béton». Le pays vivait sous la dictature. Rien n'annonçait un avenir supposé radieux. Aujourd'hui, tout la surprend, la choque et l'interroge. Comment faire face à cette débauche de lumière et d'objets kitsch, dont la gentillesse semble vouloir compenser la rudesse des mœurs? Ici, le passant se fait sans cesse bousculer sans que personne ne s'excuse jamais. Vous vivez dans un monde à la fois compétitif et passif, dont le symbole reste le naufrage du ferry Sewol en 2014. Les enfants s'étaient noyés en attendant sagement les secours. Patrick Maurus, qui sert d'interlocuteur à la photographe dans le livre, où leurs textes se répondent (l'une tenant un journal et l'autre parlant en sociologue), parle d'un monde «dont l'optimisme obligatoire et compulsif est certainement venu en aide à la culture de l'obéissance et de l'acquiescement.»

Les dérapages du système

Par quels biais un pays encore rural il y a cinquante ans a-t-il pu en venir là? Quelle attitude adopter face à ce conformisme allant jusqu'à la chirurgie esthétique obligatoire pour avoir le physique voulu? Faut-il s'inquiéter face à cette puissance qui a pris la place du Japon, un peu en panne depuis les années 1990? La Corée inspire aujourd'hui les «petits dragons» du sud-est asiatique, comme Singapour. Où cela nous mène-t-il enfin? L'ouvrage de Françoise Huguier, qui a renoncé à la «belle photographie» histoire de montrer crûment les choses, se termine ainsi avec les dérapages du système. En Corée, on prend un cours d'initiation à la mort et le «Pont de la vie» sert paradoxalement pour les nombreux suicides. Que voulez-vous? La fin de partie ne reste pas virtuelle.

Pratique

«Virtual Seoul» de Françoise Huguier. Textes de la photographe et de Patrick Maurus, aux Editions Actes Sud, 256 pages.

Photo (Françoise Huguier): Cours d'initiation à la mort, avec passage dans le cercueil.

Texte intercalaire.

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