Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/François Pinault est-il vraiment un "artiste contemporain"?

Crédits: Patrick Kovarik/AFP

Le titre peut sembler insolite, voire insolent. Ecrit avec des lettres imitant le néon rose, il dit: «François Pinault artiste contemporain». On a beau savoir l'homme d'affaires collectionneur, créateur de fondations et propriétaire de Christie's, nul ne l'avait jusqu'ici vu comme un créateur à part entière. C'est ce que fait pourtant José Alvarez, directeur depuis 1978 des Editions du Regard, une maison mettant sur le marché de beaux livres sur l'art ou la mode. Plus ou moins lié avec le couple Pinault, l'homme y va aujourd'hui de sa biographie. Il l'entrelarde pourtant de considérations historiques sur le monde depuis 1945 ou sur l'air du temps. Un temps plutôt maussade. Il suffit de citer quelques phrases. «Le monde ressemble aujourd'hui, tout l'atteste, à un malade délirant dont les œuvres, comme celle que François collectionne, sont l'accablante illustration. Celles-ci constituent une chronique, la nôtre, où le burlesque l'emporte sur le drame, dessinant les contours d'un discours sur la collusion entre le moralisme et la dépravation, les révoltes et le néant qu'elles annoncent, mais aussi la folie des hommes et leur bassesse.» Ouf! 

Dans ces conditions, le personnage central devient une sorte de figurant de luxe dans l'ouvrage qui lui est consacré. Il va et il vient entre le déroulé des événements politiques et les mouvements culturels. Je vous épargnerai ces considérations à la fois pessimistes et oiseuses. Sachez donc pour commencer que François Pinault est né en 1936. Breton. Une famille modeste dans un pays «encore ancré dans le XIXe siècle.» A la maison, on parle ce que le reste de la France considère alors comme un patois. L'adolescent quitte l'école à 16 ans. Il intègre la scierie de son père. Une micro-entreprise. Rien n'y a changé depuis des générations. Conflit. Rupture. Engagement volontaire dans l'armée, qui envoie le soldat dans l'Algérie à «pacifier». José Alvarez reste très discret sur cette époque plutôt traumatisante.

L'art de survoler les choses 

François revient en Bretagne. Il intègre une entreprise plus grande, celle des Gautier. Le bois, toujours. Le débutant se distingue par son dynamisme et son audace. Il épouse la fille de ses patrons, comme cela se faisait encore souvent, «malgré leur peu d'affinités naturelles». Louise lui donnera trois enfants, ce qui reste dans l'ordre des choses. L'un d'eux, François-Henri, reprendra ce qui est devenu un empire en 2004. Mais celui-ci reste à bâtir. Grâce à un prêt bancaire, François ouvre sa première boîte en 1960. Le bois, bien sûr. Il en achètera, en vendra et en importera. Il lui faut se battre, parfois physiquement lorsque les dockers de Saint-Malo se mettent en grève. Là aussi, José Alvarez survole des choses que son ami désirerait sans doute gommer de sa biographie. Idem pour les spéculations sur le sucre qui ont suivi, quand Pinault diversifiera ses avoirs. Idem encore pour les rapports avec l'Etat, «junkbonds» à la clef. Le milliardaire sera alors devenu une véritable puissance. Celle qu'il reste aujourd'hui. 

José Alvarez se fait un peu plus disert avec Maryvonne Campbell, qui deviendra la seconde Madame Pinault après le divorce de François en 1965. Elle est antiquaire à Rennes. Cette dame connaît du monde. Elle a surtout reçu l'éducation qui lui manque. Le «tycoon» est cette fois tombé sur la bonne personne, dotée en plus d'une réelle personnalité. Si François Pinault va devenir une figure clef de l'art contemporain, elle restera très XVIIIe, aidant par son mécénat des musées. A chacun son pré carré. Elle au Louvre. Lui à Venise et bientôt Paris, après avoir failli occuper l'Ile Seguin. A part cela des gens discrets, même s'ils sont grâce à François-Henri les beaux-parents de Salma Hayek. On notera du reste que, contrairement à Bernard Arnaud qui a fait construire par Gehry un Fondation Vuitton clinquante comme un lustre allumé, Pinault choisit de transformer avec l'aide de Tadao Ando des bâtiments historiques. Le dernier en date demeure la Bourse de Commerce, aux Halles. Elle devrait ouvrir ses portes en 2019, «avec une exposition Charles Ray montée en collaboration avec Beaubourg.»

Un amateur authentique 

Si José Alvarez se montre allusif pour ce qui touche aux affaires, il se fait plus appuyé pour vanter l'amateur, qu'il juge authentique. Il décrit ses rapports avec les artistes, auxquels il sait donner de son temps. Il dit son soutien à un homme un peu perdu de vue comme Damien Hirst, qu'il a remis en selle avec une méga-exposition en 2017 à Venise. Un événement mondain et médiatique. Le public, indigène ou touristique, a cependant boudé. J'avoue avoir trouvé le résultat horrible, mais ce n'est pas ce qui a frappé Alvarez. Pour lui, il s'agit d'une question d'emplacement. «A titre personnel, je n'ai jamais pensé que Venise soit la bonne solution (...) Ce n'est pas une ville que l'on visite pour l'art contemporain.» Il cite comme exemple les Biennales, «désertées après les vernissages». Une affirmation ne tenant pas compte des réalités. Elles attirent de plus en plus de monde, celle de 2017 ayant compté très exactement 615 152 visiteurs. 

L'ouvrage, qui ne brouillera certes pas Alvarez avec les Pinault, constitue donc une déception. On apprend certes un peu. Mais peu, justement. Il eut fallu un spécialiste des problèmes financiers pour traiter des affaires. Un historien quelque peu critique afin de parler de l'action de l'homme sur l'art et surtout son marché. Et surtout moins de considérations prétentieuses, ou tout au moins hors propos. Le vrai livre reste donc à écrire. On verra qui aura le courage de s'atteler à cette énorme tâche. Il sera alors temps de découvrir qui aura l'audace de publier le résultat, sans doute moins flatteur!

Pratique

«François Pinault artiste contemporain», de José Alvarez, aux Editions Albin Michel, 331 pages.

Photo (Patrick Kovarik/AFP): François Pinault, un artiste à part entière?

Prochain chronique le lundi 22 octobre. Les Cinémas du Grütli vont présenter à Genève vingt films d'Ozu.

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