Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Ferrare célèbre les 500 ans de l'"Orlando furioso" de l'Arioste

Crédits: Musée des Offices, Florence

Le 22 avril 1516 sortait de presse à Ferrare l'«Orlando furioso» de Ludovico Ariosto, dit l'Arioste (1474-1533). Edité à compte d'auteur, ce long poème épique avait été tiré à 1300 exemplaires, ce qui faisait beaucoup à l'époque. Mais il s'agissait là d'un ouvrage attendu. Dès 1507, Isabelle d'Este, marquise de Mantoue, la femme la plus cultivée de son temps, écrivait à son frère pour lui dire combien les premiers vers l'avaient charmée. En 1517, l'Arétin fera dans une autre lettre l'éloge hyperbolique du livre, pourtant dû à un concurrent. 

La missive d'Isabelle et celle de l'Arétin (plus le plus bel exemplaire connu du poème, venu de la British Library de Londres), font aujourd'hui partie de l'ultra spectaculaire exposition «Orlando furioso» du Palazzo dei Diamanti de Ferrare, dont l'Arioste a vu la lente construction. Il y a là 80 œuvres ou documents, tous extraordinaires. Les commissaires ont passé des années à réunir cet ensemble, qui a nécessité des négociations interminables. De quelle manière peut-on autrement décider le Louvre à prêter le «Minerve chassant les vices de l'Olympe» de Mantegna, que l'Arioste a admiré dans le «studiolo» d'Isabelle d'Este, ou le Prado de confier la «Bacchanale» du Titien, peinte pour Alphonse Ier d'Este, duc de Ferrare? Mais comment Paris et Madrid pouvaient-ils aussi décemment refuser...

Ni début, ni fin 

Dans un rez-de-chaussée entièrement repeint en noir, le parcours se révèle d'une clarté exemplaire. La première salle explique que l'«Orlando» n'a ni début, ni fin réelle. L'Arioste reprend l' «Orlando innamorato» là où Matteo Maria Boiardo avait posé la plume. Charlemagne est alors assiégé par les Sarrasins à Paris. L'ouvrage avait connu un fulgurant succès à la fin du XVe siècle. De sa première édition («princeps», comme disent les pédants), il ne subsiste aucune copie. Une vitrine présente l'unique exemplaire ayant survécu de la seconde dans une vitrine, belle et sobre comme celles qui suivront. A côté, il y a un portrait d'homme de Bartolomeo Veneto, dont le modèle porte sur la chemise le labyrinthe initiatique du livre. Tout commence très bien. 

La suite ne démentira pas cette impression. Je me contenterai ici de décrire la seconde chambre, vouée aux luttes chevaleresques. Il y a là le cor, dit de Roland, envoyé par Toulouse. Il date hélas du XIe siècle, alors que la bataille de Roncevaux (1), illustrée par une tapisserie du XVe siècle arrivée du Victoria & Albert, date de 778. Un grand dessin de Léonard de Vinci, appartenant à Elizabeth II, montre la réalité des combats des années 1500, tandis que le seul heaume complet de tournoi, prêté par Vienne, évoque des joutes supposées fraternelles. Ajoutez quelques babioles, dont un admirable relief antique, et vous avez une idée de la richesse rassemblée.

Un monde fantastique 

Le visiteur se dit qu'il y aura ensuite un léger fléchissement. Eh bien non! Le théâtre, pour lequel l'Arioste a écrit, se voit illustré par un projet de décor dessiné par Raphaël, plus un portrait de l'auteur de la pièce dû au même peintre. La féerie de la délivrance d'Angélique par Renaud, monté sur un cheval volant, a permis d'emprunter aux Offices le célébrissime «Persée et Andromède» de Piero di Cosimo. Le plus beau des portulans (cartes des ports maritimes) permet de rêver aux voyages en bateaux vers le lointain. Il y a même une boule de bronze romaine, concédée par le Vatican, afin de permettre au public d'imaginer le départ pour la lune. Il y a en effet partout du fantastique et des magiciens dans l'«Orlando», ce que découvrent avec ravissement les enfants. Ils ont droit à un audio-guide pensé pour eux. Roland-Harry Potter, même combat! 

Après avoir vu la «Melissa» de Dosso Dossi, peinte vers 1518 pour le duc de Ferrare qui aimait cette devineresse du livre, le visiteur traverse le jardin. L'autre aile lui racontera les deux versions suivantes de l'«Orlando», retouché en 1521, puis plus tard. La première fois, l'Arioste introduit des personnages contemporains, comme l'amiral Andrea Doria, dont les descendants ont prêté le portrait par Sebastiano del Piombo. La seconde, il rajoute six chants aux quarante premiers. Le monde a changé, avec les fusils et les canons. La chevalerie est morte à Pavie, où François Ier est fait prisonnier par les Espagnols en 1525. Il y a bien sûr ici l'épée de François, venue de Paris, devant la tapisserie racontant sa défaite, conservée à Naples.

Une nouvelle réussite  

Confondu par l'intelligence et la clarté du propos, ébloui par la splendeur des œuvres, le visiteur peut alors sortir. La rue qu'il emprunte a été tracée au temps de l'Arioste. Pour le Palazzo dei Diamanti, c'est une réussite de plus. L'an dernier, il avait étonné avec son histoire de la «peinture métaphysique» à Ferrare au temps de Giorgio de Chirico, dans les années 1910. En 2014, c'était la magnifique exposition sur la Barcelone de 1900. Plus loin dans le temps, il y a aussi bien eu les rétrospectives Cosmè Tura (un Ferrarais di XVe siècle) que Zurbarán (un Hispanique du XVIIe). La ville s'est ainsi taillé une énorme réputation internationale. Je ne vois pas qui, en Suisse, obtiendrait de prêts pareils. En tout cas pas Genève!

Pratique

«Orlando furioso», Palazzo dei Diamanti, 21, Corso Ercole Ier d'Este, Ferrare, jusqu'au 8 janvier. Tél. 0039 0532 244 949, site www.palazzodeidiamanti.it Ouvert tous les jours de 9h à 19h.

Photo (Offices): "Persée délivrant Andromède" de Piero di Cosimo. L'Arioste reprendra l'idée de la belle, du monstre et du vol dans les airs avec Renaud et Angélique.

Prochaine chronique le mardi 4 octobre. Petit tour dans les galeries genevoises (et carougeoises).

 

 

 

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