Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Fabienne Radi passe au roman années 70 avec "C'est quelque chose"

Crédits: Editions D'Autre part

«Ah, vous avez la version de mon livre avec photo!» s'exclame, apparemment dépitée, Fabienne Radi en feuilletant mon exemplaire tout neuf de «C'est quelque chose». Un opuscule, un «moins de cent pages» comme toujours avec cet(te) auteur(e) et artiste (là, pas de féminisation) volontiers inclassable. Apparemment, je ne devrais pas. «En général, je recouvre mon portrait de petites images à coller. Les livres ne devraient pas avoir de visage.» Notons au passage que celui de Fabienne possède celui d'une femme que je pense en début de cinquantaine et qu'il se découvre, à peu d'exemplaires il est vrai, sur ce coquin d'Internet. 

Mon interlocutrice aimerait bien que je me concentre sur «C'est quelque chose», marquant son passage au roman pur. Un peu de pré-histoire s'impose pourtant. Fabienne est surtout connue dans les milieux de l'art contemporain, qu'elle brocarde parfois. «Vous voulez tout savoir? Eh bien, je suis de Fribourg, et c'est là que j'ai fait mes études.» Il y a d'abord eu la géologie, ce qu'elle raconte dans la première des cinq histoires de «Oh là mon Dieu», paru en 2015. Fabienne s'y souvient de son professeur, un Paul Newman à l'accent vaudois.. «Il faut dire que j'aime beaucoup Paul Newman.» La chose ne l'a menée à rien, «mais c'était très intéressant.» La scientifique a donc passé à des études de bibliothécaire, dont elle a retenu l'essentiel. «J'ai découvert que j'étais passionnée par les listes et les classements. Les indexations. Il n'existe rien de plus fascinant que le sous-sol de la Bibliothèque Nationale.»

Références contemporaines 

Et les beaux-arts, là-dedans? J'y arrive, ou plutôt nous y arrivons. Il y a eu avant l'épisode famille, avec petits enfants. Puis c'est la fin de l'entracte. «En 2000, je tente le concours pour lécole genevoise des beaux-arts, ou ESBA. C'était une période floue, sans directeur. J'ai été admise. Je m'intéressais aux arts grâce à Michel Ritter, qui a marqué à Fribourg toute une génération avant de partir diriger le Centre culturel suisse de Paris. Nous avions grâce lui Fri-Art comme nous possédions sur le plan musical Fri-Son. Pourquoi ne pas aller à Genève au lieu de bidouiller dans mon coin?» Fabienne Radi s'y retrouve donc «avec Bujar Marika comme grand-père». Elle développe la théorie avec Catherine Quéloz et la pratique sous l'aile de Carmen Perrin. «Plus un peu de conceptuel parce que, pour tout vous dire, je ne sais rien faire de mes dix doigts.» 

La mayonnaise prend. «Je reste un amateur qui aurait des références.» Plutôt actuelles, d'ailleurs. «Je ne sais pas grand chose de l'art avant 1960.» Fabienne agite des idées. S'intéresse à des choses apparemment insignifiantes. «Je passe des écrivains américains à la tapette à mouches. Je tisse des liens. Je regarde si ça fonctionne.» Christian Bernard, du Mamco, s'en rend compte. Il la fait écrire. «Je me suis toujours sentie soutenue par lui. Cet intellectuel aimait ma légèreté et mon côté décomplexé.» Il la laissera aller jusqu'au sacrilège. «J'ai interprété pour lui Marcel Duchamp contre les «duchampiens». J'ai essayé de l'interpréter par le papet vaudois et la saucisse aux choux. Vous imaginez...»

Des titres et des oeuvres

Une institution genevoise en amène une autre. Pour le Fonds cantonal d'art contemporain, Fabienne rédige «Cent titres, sans titre», qui lui fait retrouver son amour de la nomenclature. «J'ai commenté cent pièces du fonds, sans voir les œuvres. Les beaux-arts fonctionnent à l'envers de la littérature. Des romans, le public retient en général le titre. Le reste.. Avec les tableaux, il a en tête une image. Le titre... J'ai donc choisi cent objets de la collection cantonale qui m'intriguaient en consultant le fichier. Que peut par exemple recouvrir «Quintessence fluorée»? Je me suis interrogée. J'ai inventé. J'ai romancé.» Comme beaucoup de modernes, l'auteure s'est inventé un protocole. «Douze textes par semaine. Très courts. Parfois quelques mots.» Je vous l'ai dit. Mon interlocutrice reste minimaliste. «C'est vrai que j'écris finalement peu.» Il faut dire que Fabienne Radi enseigne par ailleurs à la HEAD genevoise. Une discipline me laissant songeur. J'éprouve de la peine, vraiment beaucoup de peine, à m'imaginer un «bachelor en appropriations»... 

Mais je sens depuis un moment que l'artiste-enseignante-écrivaine s'impatiente. Quand allons-nous enfin aborder «C'est quelque chose» qui, par un nouveau glissement (géologique?) l'a fait passer du jeu avec les mots et les idées au roman pur. Une fiction paysanne, qui plus est. Nous sommes dans les années 70. Un couple d'agriculteurs loue une maison isolée, quelque part dans le canton de Fribourg, à des étudiants scandinaves. Des gens venus de pays où l'on s'impliquait beaucoup, à l'époque (c'est bien terminé, tout ça) pour libérer les mœurs. Ces garnements font des «trucs bizarres.» Le monde rural n'est pas au bout de ses surprises, d'où une chute que je ne vous raconterai pas.

Une fable morale 

«J'y vois une fable morale», explique Fabienne Radi. «Je trouvais l'histoire, à la base authentique, assez drôle. Je l'ai donc écrite.» Puis récrite. Et ré-récrite. Cette fois, il lui a fallu affronter en la personne de Pascal Rebetez un éditeur aux pratiques plus classiques. On lit et on discute, afin d'entrer dans ce que la plasticienne nomme «un format». «Je n'en avais pas l'habitude. Il m'a fallu argumenter. Décortiquer. Remettre en place.» Un travail qui attend les écrivains venus des arts visuels. Fabienne y a apparemment pris goût. «Je suis en train de corriger une espèce de roman qui doit paraître en amorce dans «Le Courrier». 

On attend le résultat de pied ferme.

Pratique 

«C'est quelque chose» de Fabienne Radi, au Editions D'autre part, 90 pages. «Oh là mon Dieu» de Fabienne Radi chez Art & Fiction, 71 pages. Les Editions D'Autre Part fêtent leur 20 ans le vendredi 31 mars de 17h30 à 19h à Payot Gare Cornavin avec des signatures de Fabienne Radi, Daniel de Roulet et Pascal Rebetez, qui vient pour sa part d'écrire "Poids lourd".

Photo (Editions D'Autre part): Une pile de "C'est quelque chose".

Prochaine chronique le jeudi 30 mars. Jeanne d'Arc revient avec une exposion à Orléans.

 

 

 

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