Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE-EXPO/Frédéric Pajak sort son Van Gogh. Les dessins sont à Carouge

Crédits: Frédéric Pajak

Les Japonais que vomissent les autocars le matin à Arles avant de revenir les aspirer le soir ne savent généralement que deux mots de français. C'est «Van Gogh». Ils viennent voir un Van Gogh aseptisé, réduit à quelques images touristiques. Le café jaune (de plus en plus jaune, d'ailleurs). L'hospice (qui se remet lentement de sa drastique restauration). Les Alyscamps (que menace désormais une tour de Frank Gehry). Au cinéma, Vincente Minnelli avait été plus respectueux, ou plus inspiré, en confiant le rôle du Hollandais à Kirk Douglas pour un flamboyant «Lust for Life» (1957). 

Van Gogh a fait l'objet d'innombrables livres. Il y a là de quoi remplir une petite bibliothèque avec des ouvrages savants, des biographies, des essais (dont un d'Antonin Artaud qui en faisait un suicidé de la société) et bien sûr les nombreuses éditions des lettres du peintres. Frédéric Pajak vient d'ajourer sa pierre à cet opulent édifice. Van Gogh fait l'objet du tome 5 de son «Manifeste incertain». L'artiste succède du coup, dans cette série ultra-personnelle, à Walter Benjamin, Arthur de Gobineau, Samuel Beckett, Bram van Velde ou Ezra Pound. Des références avant tout littéraires, plus souvent citées que réellement lues.

Deux époques qui se chevauchent 

Les premiers volumes brassaient les destins et les époques, avec parfois la présence de l'auteur lui-même, entré comme par effraction dans son récit. Ici, rien de tel. Il s'agit d'une histoire, avec un début, un milieu et une fin. Bref, d'un livre classique. Frédéric Pajak raconte son Van Gogh en mettant l'accent sur d'autres épisodes que ceux généralement racontés. On pourrait parler de saga familiale, avec des caractères bien trempés. Le père. La mère. Le frère. De mauvais caractères aussi. Vincent ne devait pas être plus facile à vivre que Michel-Ange ou de nos jours Lucian Freud. Si échec il a eu, il était en partie auto-programmé. Mais peut-être pourrait-on parler d'une question de temps. Si Van Gogh n'a vendu (à une cliente) qu'une seule toile de son vivant, il ne s'agissait pas d'un inconnu à sa mort en 1890. Et son ascension posthume se révéla finalement assez rapide. 

On connaît le principe du «Manifeste incertain», qui reprend du reste celui d'ouvrages antérieurs de l'auteur. Il s'agit là d'ouvrages largement illustrés de dessins. Rien à voir avec la BD. Il n'y a là ni «strip», ni cases. Plus de la moitié des pages comportent une grande image tracée à l'encre, souvent d'après photographie. Il y a ici un net décalage entre l'époque de Van Gogh, né en 1853, et celle des dessins. Ceux-ci renvoient plutôt aux années 1930-1940, avec leurs femmes en jupes courtes et leurs hommes en complet veston. D'où une impression d'étrangeté et de proximité à la fois. Non Van Gogh, ce n'est pas si loin dans le temps!

Un travail à l'abattage 

Pajak donne l'impression d'avoir longuement médité ces planches à l'encre où n'existe qu'un noir et un blanc très stylisés. Il n'en est rien. Dessinateur durant deux mois dans l'année, l'homme travaille à l'économie. Pas un seul sujet de trop. Aucune variante sur un thème donné, afin de pouvoir choisir plus tard. Tout naît d'un travail acharné, mais programmé. Des journées commençant à 11 heures du matin pour se terminer à 7 heures le jour suivant. Une besogne d'insomniaque, ce que Pajak est devenu en travaillant sur Nietzsche à Turin. Un certain goût de l'abattage aussi. Faire, et continuer à faire sans trop d'états d'âme. 

Une partie des dessins du Van Gogh, joints à des paysages de Grèce, tracés d'une plume plus alerte et plus libre sur le motif, se trouvent aujourd'hui à Carouge. Véronique Philippe-Gache accueille en effet Pajak à l'enseigne de sa galerie Ligne Treize. C'est l'occasion de découvrir à quoi ces planches ressemblent en vrai. Eh bien, elles sont rigoureusement identiques! Le dessin est de la même taille. Aucune subtilité nouvelle n'est à découvrir. Le visiteur sent que le tout a été conçu pour illustrer un thème en s'insérant dans un récit. Ou du moins le fragment d'un récit. L'aventure du «Manifeste incertain» n'est en effet pas terminée. Et de loin! Le prochain volume sera des plus personnels. Frédéric Pajak en sera à la fois l'auteur et le sujet. On a connu l'auto-fiction. Voici venu l'autoportrait total, dessin compris!

Pratique 

«Manifeste incertain 5», de Frédéric Pajak, aux Editions Noir sur Blanc, 255 pages. L'exposition «Frédéric Pajak, Dessins» se déroule à la galerie Ligne Treize, 29, rue Ancienne à Carouge jusqu'au 21 octobre. Tél. 022 301 42 30, site www.galerielignetreize.ch Ouvert les mercredis et jeudis de 14h à 18h30, le vendredi dès 12h, le samedi de 11h à 17h.

Photo (Frédéric Pajak): Tronçonné, l'un des dessins de "Manifeste incertian 5". Les images sont en effet presque carrées, légèrement en hauteur.

Prochaine chronique le lundi 26 septembre. La Tate Modern fait un carton à Londres avec la peintresse américaine Georgia O'Keefe.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."