Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE ET PEINTURE/Les Roegiers relisent Simenon et Rubens

Il y a le père et le fils. Ne manque plus que le Saint-Esprit. Nous sommes pourtant en pensée dans le pays flamand, resté très catholique. Un pays que Patrick Roegiers a quitté il y a bien longtemps (c'était en 1983) ventre à terre, et qu'Antoine ne visite guère que par peinture interposée. Bruegel hier, Rubens aujourd'hui. Un univers que son géniteur Patrick revisite, lui aussi, constamment. Il suffit de citer le titre de ses livres. A «La Belgique, le roman d'un pays» (2005) ont succédé «La spectaculaire histoire du roi des Belges» (2007) ou «Le bonheur des Belges» (2012). 

Les Roegiers refont aujourd'hui l'affiche. Le romancier, parce qu'il vient de publier un livre qui a la chance de faire polémique. Le peintre dans la mesure où il présente ses nouvelles œuvres chez Guy Bärtschi de Genève. Pas celle du quartier des Bains, mais le vaste espace que le galeriste a conservé au 43a, route des Jeunes. Tous deux mettent en scène, c'est devenu une habitude, des figures nationales. C'est Georges Simenon pour Patrick et Pierre-Paul Rubens pour Antoine.

Le cadet qui fait tache 

Avec «L'autre Simenon», paru chez Grasset, Patrick Roegiers jette ce qu'on appelle un pavé dans la mare. L'écrivain n'était pas enfant unique. Il avait un frère cadet, Christian. Pour leur mère, une épouvantable bigote, ce nul constituait le génie de la famille. Normal! Il lui semblait plus dévoué. Elle le surprotégeait, alors que Georges devait se débrouiller. Fort bien, du reste. 

Tout cela aurait pu rester une sombre affaire privée, si les années 1930 n'avaient pas été caractérisées par la montée des populismes, puis des fascismes. L'Angleterre a connu son führer avec Oswald Mosley. La France a eu ses Croix-de-Feu. Même la petite Genève a vibré en entendant Géo Oltramare. Le leader de l'extrême-droite belge se nommait, lui, Léon Degrelle (1906-1994). Ce braillard, hélas charismatique, fonda ainsi le parti Rex, mélangeant joyeusement le catholicisme intransigeant et les thèses nazies. Un cocktail explosif qui va séduire le naïf Christian Simenon.

Descente aux enfers

La suite du livre, présenté comme un roman, raconte sa descente aux enfers, qui sera par ailleurs aussi celle de Degrelle. «L'autre Simenon» passera de la collaboration active à la participation à une effroyable tuerie. Il s'agissait de venger l'assassinat d'un de bourgmestre pro-allemand et de sa famille. Des otages ont été pris, puis assassinés le 18 août 1944, alors que la situation commençait à sentir le roussi pour les Occupants et leurs complices. Un flopée de gens étaient alors morts, en ignorant pourquoi, mais en sachant hélas comment. 

Revenu de son château en Vendée, ou il avait passé sans encombre les années noires, Georges Simenon se retrouva donc à la Libération avec un gros problème. Comment se débarrasser de ce frère encombrant, qui faisait tache sur un nom aussi vendeur de polars et de droits cinématographiques? Il en discuta à La Tour d'Argent avec son ami André Gide. Ils convinrent d'un départ pour la Légion. Suit une liberté avec l'histoire. Patrick Roegiers, qui donne «la vraie vie de Christian Simenon» dans les dernières pages de son livre, avoue que la brebis galeuse ne disparaît pas alors sans laisser de traces. Christian est mort en Indochine, où s'était engagé, en 1947.

L'art flamand revu et corrigé

Candidat à plusieurs prix, «L'autre Simenon» est un beau récit, au ton à la fois lyrique et cynique Est-ce cette manière de parler qui dérange? Toujours est-il que John, l'un des fils de Georges, et Jean-Baptiste Baronian, auteur du «Dictionnaire amoureux de la Belgique», sont partis en guerre. Selon eux, l'auteur a tout diffamé. Une gloire nationale. Le pays tout entier. La Belgique fait partie des nations supportant le plus mal qu'on lui rappelle ses dérives droitières. Elle préfère se présenter comme une victime du nazisme, un peu comme l'Autriche. Surtout si on a le malheur d'associer le Flamand à l'Allemand... N'oublions pas qu'il s'agit d'une entité fragile. 

Moins de risques de polémiques avec les Rubens revus par Antoine. Le peintre confère aux originaux un aspect encore plus tourbillonnant. Avec lui, dans ce «Bal des géants», «La Kermesse» ne garde de net que le couple de danseurs s'embrassant au milieu de la toile. Le reste se perd dans des flous qui auraient sans doute surpris le maître d'Anvers, mort en 1640. Antoine Roegiers s'offre ici un dialogue avec la peinture et l'histoire. Un conversation finalement respectueuse. Tout reste identifiable. Les amateurs reconnaîtront les femmes apportant au roi la tête coupée d'un enfant dans «Le banquet de Térée». Ils retrouveront un travail d'Hercule. L'ensemble en plus baroque que nature. 

Présentée dans l'ancien espace de Guy Bärtschi, ouvert sur demande, l'ensemble surprend ici. Le visiteur n'était pas habitué à autant de classicisme en ces lieux. Le charme opère pourtant. Je peux d'ailleurs vous le dire. Les visiteurs ont fait le geste qui engage. Presque tout a été vendu au moment du vernissage.

Pratique

«L'autre Simenon», de Patrick Roegiers, aux Editions Grasset, 301 pages. «Antoine Roegiers, Le bal des géant», Art Bärtschi & Cie, 43, route des Jeunes, Allée G, Genève, jusqu'au 24 octobre. Tél. 022 310 0013, site www.bartschi.ch Ouvert sur rendez-vous. Photo (DR) "La kermesse" de Pierre-Paul Rubens revue par Antoine Roegiers.

Prochaine chronqique le mercredi 14 octobre. Winterthour montre le sculpteur britannique Richard Deacon. Une rareté sur le Continent.

 

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