Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/"Espace et édifices publics". La somme genevoise a enfin paru

Crédits: Photo Charnaux

Six septembre, dans la cour de l'Hôtel de Ville. Le beau temps est de rigueur. Les chaises attendent les auditeurs. Un public très choisi, où tout monde connaîtt tout le monde, et réciproquement. Nous sommes entre historiens et amis du patrimoine. Il s'agit de présenter le quatrième volume sur Genève publié sous l'égide de Société d'histoire de l'art en Suisse (SHAS pour les intimes). L'ouvrage collectif, placé sous la direction d'Isabelle Brunier, porte sur les espaces et édifices publics de la rive gauche (rive gauche du Rhône, s'entend). Il suit ainsi ceux sur la Genève au fil de l'eau (1997), Saint-Gervais (2001) et cette la ville forte (2010) que demeura longtemps une cité ceinte d'un fantastique réseau de murailles.

La cérémonie est officielle. Une harpe attend dans un coin. Il y aura donc une harpiste, la profession étant depuis longtemps féminisée à mort. C'est la toute jeune Margot Plantevin, qui possède déjà les gestes de diva requis. Elle ponctuera de quelques notes les discours. Ceux de la SHAS, tout d'abord. Il faut rappeler les origine de la société, lancée par le Genevois Théodore de Saussure en 1880. Puis il convient de raconter l'histoire de ces volumes patrimoniaux dont un autre Genevois, Camille Martin, a lancé l'idée dans les années 1920. La série en arrive aujourd'hui son 129e tome. J'ajouterai, ce que les orateurs ne diront pas, que leur présentation a grandement changé. Le temps des bouquins sur un papier glacé, à l'odeur aigre et pesant des tonnes (je suis bien placé pour le savoir, j'en hérité un vraie bibliothèque), est révolu. Espace et bâtiments publics défilent dans une mise en page agréable avec de grandes images en couleurs. Un beau travail de documentation!

Un travail d'équipe 

Il a fallu cinq ans de recherches, menées par une équipe où l'on retrouve aussi bien Matthieu de la Corbière que Nicolas Schätti, Bénédict Frommel, David Ripoll ou Anastazja Winiger-Labuda pour donner un texte. Un autre afin de l'éditer. Tout a dû trouver sa place, y compris des monuments disparus, comme la prison de l'Evêché ou le Théâtre des Bastions. «Il existe une histoire du bâti en creux, celle dont rien ne subsiste matériellement et dont il ne faut perdre la mémoire», explique Isabelle Brunier. Tout n'a heureusement pas disparu, même si l'on a souvent transformé. Isabelle a auparavant raconté sur place la Salle du Conseil d'Etat à quelques curieux (dont moi). Eh bien, à part l'habitude de se réunir le mercredi, il ne reste pas grand chose des temps anciens! La salle vient d'ailleurs de subir une rénovation qui l'a dotée d'un mobilier affreux et d'un plafond lumineux digne d'un aéroport des années 1970. Et encore a-t-elle échappé au pire! Un Conseil d'Etat précédent voulait masquer par des revêtement modernes les fresques médiévales... 

Mais revenons dans la cour. Isabelle Brunier termine justement son intervention par une remarque acide. «A 60 ans, après avoir passé la moitié de ma vie à étudier le patrimoine, je dois admettre que la série de livres sur Genève est suspendue après celui-ci.» En clair, les espaces privés, qui devaient en bonne logique succéder aux espaces publics, resteront à l'état de brouillons. Il faut dire que l'entreprise semble de longue haleine. Genève aurait dû au final compter douze volumes, en incluant les communes. Une planification a été faite dans ce sens. Elle allait jusqu'en 2030. Une prospective qui impressionne à l'heure actuelle.

Protéger et adapter 

C'est ensuite au magistrat d'intervenir. Responsable de l'aménagement, de logement et de l'énergie, le jeune conseiller d'Etat Antonio Hodgers aime bien le patrimoine. «On ne construit pas sur une page blanche, même si le Corbusier aurait aimé pouvoir le faire.» Mais, le passé étant pour lui quelque chose de vivant, il faut à la fois le protéger et l'adapter. On sait que Genève est le canton de la pression urbaine. Forte poussée démographique. Il faut cependant qu'elle reste vivable, d'où l'importance des espaces publics abordés par le livre «Il faut placer le vide avant le plein.» Bref, tirer la leçon des cités dortoirs chères aux années 1960 et 1970. 

Mais pourquoi interrompre la série dans la foulée? C'est ma question entre quatre yeux et deux verres à la collation qui suit. Réponse claire du magistrat. «On coupe partout. On resserre de tous les côtés. On lime où on peut. Il s'agit d'une entreprise en apparence coûteuse et élitaire. Je préfère insister sur l'inventaire des bâtiments du canton. Une initiative d'une importance incontestable. Avant de donner le feu vert à des constructions, il faut savoir ce qui se trouve à leur future place.» Savoir et «parfois» protéger. On ne peut pas tout garder. «Autant le faire en connaissance de cause.»

Pratique

«Les monuments d'art et d'histoire du canton de Genève IV. Genève, espaces et édifices publics», sous la direction d'Isabelle Brunier, édité par la Société d'histoire de l'art en Suisse, 430 pages.

Photo (Charnaux): La cour du Collège, vers 1900. Un bâtiment historique change tout le temps. Le clocheton a ainsi disparu bien avant la récente restauration.

Prochaine chronique le mardi 12 septembre. Christie's fête ses 250 ans. L'occasion de faire le point sur la multinationale. 

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