Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Effet de Yoyo pour la galerie Maeght

Nous sommes le 24 juillet 1964. La Fondation Marguerite et Aimé Maeght ouvre ses portes à Saint-Paul-de-Vence. Une fête à tout casser, bien dans la tradition des galeristes, va marquer l'événement. Yves Montand chantera, comme Ella Fitzgerald. André Malraux, un ami de la famille, y ira de son discours, brillant d'inspiration et pâteux d'élocution. Les invités sont venus de partout entourer Chagall, venu en voisin, et Miró. Chacun admire le bâtiment audacieux conçu par Josep Lluis Sert. Sauf Le Corbusier, bien sûr! Cet ancien proche des Maeght ne leur parle plus depuis qu'il s'est vu privé de cette commande prestigieuse. 

Parmi les assistants se trouvent trois fillettes blondes. Leur tenue a été vérifiée d'un regard circonspect par "Mamy" Maeght, qui a l’œil à tout. Les enfants d'Adrien, l'héritier d'une entreprise qui roule sur des millions et emploie une centaine de personnes, ne doivent pas faire tache. Tout se passera bien. Tout se passe d'ailleurs apparemment bien en 2014. Quinquagénaire, la Fondation accueille son dix millionième visiteur cet été, en dépit d'une concurrence toujours plus rude sur le plan des musées, publics et privés (ces derniers restant rares en France).

Un pavé dans la mare 

Cette belle façade a bien connu des lézardes. C'est cependant au bulldozer que Françoise Maeght, dite Yoyo, part aujourd'hui à l'attaque avec "La saga Maeght", un pavé (dans la mare) paru chez Robert Laffont. A 55 ans, la dame en a gros sur le cœur. Elle qui a passé sa vie à faire prospérer la maison s'en est vue évincer par son aînée Isabelle. Cette dernière aurait été jusqu'à la faire arrêter par la police. Yoyo aurait dérobé son ordinateur, contenant les données commerciales, afin de le piller. Une attitude qui eut pu passer pour normale. Selon le livre, Isabelle "la capo" ne communique jamais de chiffres. Elle oublierait aussi de verser aux siens leurs parts, tout en leur faisant payer les impôts étatiques sur le bénéfice... Bref. Elle garderait tout pour elle, profitant de la faiblesse du père, Adrien. 

Mais, avant d'en arriver à ce qui constitue, au propre, un règlement de compte, Yoyo évoque les jours heureux avec "Papy" Aimé et "Mamy" Marguerite, disparus respectivement en 1981 et 1977. Ce couple de Provençaux semblait parfait à ses yeux d'enfant, puis d'adolescente. "En public, Mamy écoute sagement, puis relance avec ferveur les discussions sur les projets enflammés de Papy. En privé, elle est plus réservée et évoque les risques. Elle gère les excès de Papy comme elle gère sa maisonnée: d'une manière calme, méthodique et sensée." Cette fille de commerçants fait ainsi avancer la barque ayant fait d'eux des marchands au train de vie impressionnant. Il y a d'une part les tableaux à des prix fous et d'autre part les lithographies. L'imprimerie Maeght ne tirera pas moins de 12.000 gravures, soit 600.000 multiples, proposés (relativement) bon marché.

Descente aux enfers 

La suite sera une lente descente. Papy, resté veuf, se débrouille moins bien. On découvrira après sa disparition que la galerie est devenue une société dont font partie divers associés, dont curieusement l'infirmière d'Aimé. La maison devient du coup Maeght-Lelong, puis Lelong, ce qui en dit long. Une fille illégitime, Sylvie, était déjà apparue. Elle devient héritière d'un quart, selon les lois de l'époque. Il faudrait se serrer les coudes. Mais Adrien, selon Yoyo, s'intéresse davantage à sa collection de voitures anciennes qu'aux affaires. Elle le décrit veule, sans caractère et versatile. Yoyo se sent plus proche de sa mère, qui a tardivement eu un quatrième enfant, Jules. Cette dernière mourra à son tour, après lui avoir conseillé de se méfier de sa sœur Isabelle, "qui la déteste". Florence, la puînée, ne sait trop quelle attitude adopter. 

Après un gigantesques flash-back racontant la vie d'Aimé, des débuts cannois comme imprimeur d'art à la réussite internationale, Yoyo peut déballer son linge sale. Il y en a des tonnes. Il s'agit cependant au début d'une guerre larvée. Yoyo croit aux vertus du clan. Les mises en garde ne peuvent venir que de jaloux. Entre la mort du patriarche et son expulsion de toutes les sociétés formant désormais la nébuleuse Maeght, il aura fallu trente ans. Le lecteur, sur lequel se déversent les rancœurs, finit du coup par s'étonner. Y aurait-il là de la naïveté, ou une bonne dose de masochisme? Faut-il vraiment trois décennies avant de s'apercevoir qu'une aînée désire le pouvoir absolu?

Peu de réactions 

Ecrit en collaboration avec Pauline Guéna, ce livre consacré à une succession plus opaque encore que celle des Picasso, se veut ouvert. Il ne conclut pas. La conclusion reste abrupte. Qu'en penser dès lors? Qu'il 'agit d'un ouvrage intéressant, certes, mais brouillon. J'avoue avoir eu de la peine à comprendre ce qui se passait, notamment dans les épisodes financiers et juridiques. Un mauvais point. Le bouquin de Magali Serre sur "Les Wildenstein" (Lattes, 2013) apparaît limpide à côté. Le récit se révèle par ailleurs répétitif. Mal ficelé. On en apprend néanmoins beaucoup sur ce qui semblait dans les années 60 et 70 la plus importante des galeries françaises.

Le plus étonnant demeure cependant que l'ouvrage ait pu sortir de presse. Il n'y a pas une phrase, dans la dernière partie, qui ne puisse fournir matière à procès. Or, depuis sa sortie le 5 juillet, il ne semble pas y avoir plainte, voire de déclaration publique d'Isabelle. Les avocats de Robert Laffont ont dû se montrer confiants. Notez que figure, au dessus de l'impressum, le texte suivant: "Dans cet ouvrage, l'auteur exprime la manière dont il a vécu et continue de vivre au sein de la famille Maeght. Il s'agit d'un témoignage, à ce titre empreint de subjectivité." Ces mot suffisent-ils comme bouclier? Dans les quatre pages qu'il consacre au livre dans son numéro de septembre, le mensuel Beaux-Arts" marche en tout cas sur des œufs.

Pratique

"La saga Maeght", par Yoyo Maeght avec la collaboration de Pauline Guéna, aux Editions Robert Laffont, 334 pages. Photo (DR): Yoyo Maeght, portrait officiel. A 55 ans, la dame règle ses comptes.

Prochaine chronique le mercredi 3 septembre. Avec "Un  monde flamboyant", la romancière Siri Hustvedt s'attaque au monde de galeristes new-yorkais. Son livre ne brille pas par la modestie de ses ambitions...

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."